MEMORABILIA

« Afghanistan, après la défaite ». Philippe Gélie.

Par Philippe Gélie. LE FIGARO. 30 juin 2021

Après vingt ans de guerre, l’annonce du retrait américain a déclenché le scénario du pire attendu en Afghanistan.

Tandis que les GI’s plient bagages, les talibans gagnent inexorablement du terrain et les maigres «acquis» de la présence occidentale se délitent à grande vitesse. Comment Joe Biden, qui a fait de l’efficacité des démocraties occidentales son credo, va-t-il gérer l’étalage annoncé de cette défaite?

Afghanistan, après la défaite

Départ furtif? 

Il y avait une puissance symbolique dans la décision prise en avril par le président américain de retirer le dernier soldat d’Afghanistan d’ici au 11 septembre 2021, deux décennies exactement après les attentats de New York et Washington. Au rythme où le plan est mis en œuvre, ce sera sans doute nettement plus tôt. Peut-être dès ce dimanche, à l’occasion de la Fête nationale du 4 juillet, selon plusieurs médias américains. Dans cette hypothèse, la sortie des derniers soldats sera sans doute facilitée, car furtive. Mais le rendez-vous du 11 septembre prochain risque de montrer le prochain visage de l’Afghanistan, à la merci – ou déjà aux mains – des talibans… Le Wall Street Journal a dévoilé la semaine dernière une analyse des services de renseignements estimant que le pouvoir en place à Kaboul pourrait tomber six mois après le retrait américain.https://static.lefigaro.fr/infographies/WEBINTER_202119_afghanistan/WEBINTER_202119_afghanistan.html

Lip service. 

Accréditant ce sentiment d’urgence, Joe Biden a reçu son homologue afghan, Ashraf Ghani, vendredi 25 juin à la Maison-Blanche. En dépit des sombres prédictions – accréditées par la reconquête de 80 districts par les talibans depuis avril –, le président américain ne semble pas avoir changé d’avis. «Nos troupes s’en vont mais ce n’est pas la fin de notre soutien», a-t-il promis. Pour donner de la consistance à ses paroles, il a ajouté 266 millions de dollars d’assistance humanitaire, une enveloppe de 3,3 milliards pour l’appui sécuritaire et 3 millions de doses de vaccin anti-Covid Johnson & Johnson. De la menue monnaie après les quelque 3000 milliards de dollars engloutis – et les 2000 soldats perdus – dans les vains efforts de l’Amérique pour installer une démocratie au pays des «Cavaliers».

Présence résiduelle. 

Dans une conférence au Washington Post avec David Ignatius, le général (R) David Petraeus, ancien commandant en Afghanistan et en Irak, et ex-patron de la CIA, croit savoir qu’auraient été promis de façon plus discrète «plusieurs dizaines d’hélicoptères Black Hawk, quelques avions pour un support aérien rapproché, de l’argent et aussi qu’une partie des contractants civils restent sur place».Un millier de soldats resteraient en parallèle pour assurer la sécurité de l’ambassade américaine, bastion fortifié au cœur de la «zone verte» de Kaboul.

URSS 1989 – USA 2021. 

L’immense base aérienne de Bagram, construite par les Soviétiques dans les années 50 et devenue la clef de voûte du dispositif militaire américain au nord de Kaboul, est déjà pratiquement évacuée. Elle sera rétrocédée aux Afghans avec ses deux pistes d’atterrissage, dont une de 3,7 km, des abris bétonnés pour 110 avions de chasse, un hôpital de 50 lits, trois cinémas, des salles de gym et des fast-foods… Le tout largement vidé de ses équipements après la rotation de 763 avions gros-porteurs C-17 et la destruction de 17.490 objets. Un général afghan en retraite, Saifullah Safi, raconte au Washington Post que les Soviétiques, eux, avaient pratiquement tout laissé derrière eux lors de leur retrait en 1989. Restera la prison de 7000 places, qui accueille notamment de nombreux dirigeants talibans, en faisant une cible de choix pour l’insurrection.

Kaboul «1861». 

Le général Petraeus dit craindre «qu’on en vienne à regretter la décision de retrait encore plus tôt qu’on ne le pensait»Les talibans avancent méthodiquement, faisant tomber des dizaines de postes de l’armée régulière afghane, parfois sans combattre, parfois au prix de meurtriers affrontements, encerclant les villes sans encore les attaquer, mais se tenant prêts pour l’estocade, y compris à Kaboul. «Nous avons un plan» , déclare à la revue Foreign Policy le porte-parole des talibans, Zabiullah Mujahid. «D’abord, toutes les troupes étrangères doivent quitter l’Afghanistan, ensuite nous devons créer un gouvernement islamique. Si ce second objectif n’est pas atteint (par le dialogue avec Ghani), nous serons forcés de poursuivre notre guerre.» Le propos éclaire celui du président afghan à Washington estimant que son pays «vit son moment 1861», une référence au début de la guerre de sécession aux États-Unis.

À court d’options. 

Malgré l’ampleur du risque, trois raisons motivent la décision de Joe Biden de procéder sans attendre au retrait américain, rappelle le New York Times: l’échec quasi certain des discussions afghano-talibanes à Doha; la crainte que les talibans visent à nouveau les troupes américaines s’il reniait l’engagement de partir pris en 2019 par Donald Trump; l’évaluation de la menace terroriste par le Pentagone et la CIA, selon lesquels al-Qaida et l’organisation État islamique auraient besoin de deux ans pour se reconstruire… Deux ans, c’est demain, mais l’état-major américain mise implicitement sur l’animosité des talibans envers Daech pour faire le ménage si nécessaire. Ce choix d’un ennemi comme allié objectif paraît moins étrange lorsqu’on sait l’incohérence de Ghani, qui vient de bouleverser tout son état-major de sécurité au moment où les combats touchent 64% du territoire afghan, selon l’Institute of War and Peace Studies. Rappelons pour l’anecdote que le personnage avait cosigné en 2009 un livre sur la manière de «Réparer les États faillis».

Il n’y avait rien à gagner à prolonger une mission qui a définitivement échoué. Pour autant, mettre fin à la plus longue guerre de l’Amérique n’absout pas Washington de sa responsabilité pour ce qui peut arriver ensuiteAndrew Bacevich, président du Quincy Institute for Responsible Statecraft

Pari perdant? 

La première grande décision internationale de Joe Biden est donc d’assumer une défaite. «Le coût de rester aurait pesé à court terme sur les Américains, tandis que celui du retrait sera supporté à long terme par les Afghans, observe Madiha Afzal de la Brookings Institution à Washington. Mais l’histoire nous enseigne que les conséquences seront finalement imputées aux États-Unis.» La vision des talibans pour l’après-guerre serait celle «d’un pays respectant l’état de droit, un membre de la communauté des nations, ouvert aux affaires et en paix avec lui-même, ses voisins et le reste du monde, assure Lynne O’Donnell dans Foreign PolicyMais les sexes seront strictement séparés, les femmes seront voilées de force et la liberté d’expression ne sera plus qu’un souvenir.» Un tableau difficile à défendre pour un président américain qui prétend liguer les démocraties contre la dictature et l’intolérance. Nul doute que, durant la bataille électorale toute proche pour les législatives de mi-mandat, il sera reproché à Biden d’avoir rendu les armes et affaibli l’Amérique. Les républicains, oubliant que le processus de retrait a été enclenché par Trump, lui reprochent déjà, à l’instar du sénateur Mitch McConnell, d’avoir «choisi d’abandonner la bataille» et «d’inviter à des menaces terroristes encore plus grandes».

Le pire n’est pas toujours sûr. 

Les talibans ont-ils changé en vingt ans? Cela paraît peu probable, même s’il reste la possibilité d’une surprise. Dans un long reportage en immersion paru en 2020 dans DerSpiegel , le chef taliban du district de Rashidan, Maulavi Nasrat, faisait une surprenante confession: «Nous avons appris de nos erreurs passées,disait-il. Nous ne savions pas comment nous y prendre avec la population. C’est très différent maintenant. Nous avons beaucoup d’experts. (…) Et nous connaissons mieux le monde.» Aujourd’hui, selon Elise Labott, ancienne journaliste de CNN passée à l’American University et Foreign Policy«les talibans ont été à la fois surpris et alarmés par la rapidité de leurs propres avancées, et ils montrent à présent peu d’intérêt ou de capacité pour gouverner – sans parler de s’adapter à – un pays moderne où les centres urbains débordent d’activité et où les médias indépendants prospèrent». Elle n’exclut pas que des «soulèvements locaux se répandent à travers le pays et changent la dynamique, empêchant les talibans de prévaloir». À confirmer.

************************

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :