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Les universités australiennes sous influence chinoise

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RÉCIT – Human Rights Watch révèle que Pékin utilise ses étudiants, parfois contre leur gré, pour faire plier les facultés.Par Grégory PlessePublié hier à 17:00, mis à jour hier à 17:17

Sydney

-La scène se déroule le 24 juillet 2019 sur le campus de l’université du Queensland, à Brisbane, quelques jours après l’adoption de la loi sur la sécurité nationale, marquant la fin de la démocratie à Hongkong.

Quelques dizaines d’étudiants manifestent pacifiquement, en soutien aux habitants de l’ancien territoire britannique. Mais très vite, ils sont brutalisés par une centaine de nationalistes chinois, qui arrachent leurs pancartes et, dans certains cas, vont même jusqu’à les frapper. À la surprise générale, l’université ne dépose pas plainte. Elle ne réagit pas non plus quand, le lendemain, le consul général de Chine à Brisbane, qui est également professeur honoraire dans cette université, salue ce qu’il considère être un «comportement patriotique spontané».

C’est la goutte d’eau qui fera déborder le vase pour Drew Pavlou, un étudiant de 22 ans agressé pendant ces échauffourées et qui s’emploiera au cours des mois suivants à dénoncer les liens, selon lui incestueux, qu’entretient son université avec la Chine. Comme de nombreuses autres facultés australiennes, sa faculté est très dépendante de la manne que représentent les étudiants chinois (160.000 en 2020). Ils représentent 40 % des étudiants étrangers en Australie, et 10 % de tous les étudiants dans ce pays. Les frais de scolarité qu’ils paient sont devenus, au fil des coupes budgétaires imposées par le gouvernement conservateur au pouvoir depuis 2013, une part de plus en plus essentielle du fonctionnement des facultés. En 2019, elles ont ainsi encaissé près de 12 milliards d’euros, soit 27 % du budget total des universités en Australie.

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Une dépendance qui a un prix: celui de la liberté académique. «On ne mord pas la main qui nous nourrit», s’est vu répondre un enseignant, témoignant anonymement dans le rapport de l’ONG Human Rights Watch (HRW) sur le sujet qui vient de paraître, lorsqu’il a demandé à sa hiérarchie ce qu’ils comptaient faire pour assurer la sécurité des étudiants hongkongais. De nombreux autres enseignants, spécialistes de la Chine, confessent également qu’ils s’autocensurent sur certains sujets sensibles, comme Taïwan, Hongkong, le Tibet ou les Ouïgours. Certains ne veulent pas risquer de mettre en danger leurs collègues chinois, ou de ne plus obtenir de visa pour se rendre en Chine, ce qui dans les faits les priverait de poursuivre leurs travaux de recherche. C’est le cas de la moitié des enseignants interrogés par HRW.

À Brisbane, Drew Pavlou constate également que l’omerta sur la Chine est devenue la règle dans son université. «Quand l’Administration Trump a mis en place une interdiction de voyager s’imposant à plusieurs pays musulmans, la fac a publié une déclaration pour condamner cette décision. Ils n’ont donc pas peur de prendre position politiquement. Mais quand des nationalistes chinois sont venus sur le campus dans la seule intention de provoquer des violences, ils n’ont pas nommé les auteurs et seulement appelé à une expression pacifique des opinions.»

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Drew, très actif sur les réseaux sociaux et par ailleurs un élève brillant, finira, lui, par être expulsé pendant plus d’un an de son université. Son militantisme lui a également valu de recevoir des «centaines de menaces de mort. Elles sont dirigées contre moi et ma famille, et, raconte-t-il, mon adresse mail a été piratée par un hacker de Hongkong. À la suite de quoi, des amis ouïgours avec qui j’échangeais ont vu leur famille au pays se faire menacer.»

Amère expérience

La pression est très forte aussi sur les étudiants chinois, puisque la moitié de ceux interrogés par HRW déclare avoir subi du harcèlement ou des intimidations de la part d’autres étudiants chinois, tellement endoctrinés que la moindre critique est perçue comme un affront. Celle qui se fait appeler Horror Zoo sur Twitter en a fait l’amère expérience. «Quand je suis arrivée en Australie, je pensais que j’allais enfin pouvoir manifester librement.» C’est ce qu’elle a fait l’an dernier à Melbourne, pour dénoncer le traitement réservé aux médecins et journalistes chinois ayant tenté d’alerter le public à propos du Covid-19. «Pendant la manifestation, quelqu’un a pris ma photo, qui s’est plus tard retrouvée sur le réseau WeChat (une application qui sert aussi de porte-monnaie, à payer ses factures, à commander un VTC, etc. omniprésente dans la vie des Chinois). Ensuite, j’ai reçu un appel vidéo de mes parents, qui étaient au commissariat. Le policier m’a dit que je devais rentrer en Chine pour me rendre, que ce que j’avais fait était illégal et antichinois.» Cette jeune fille ne pense désormais plus pouvoir rentrer chez elle. «J’ai aussi arrêté de parler avec mes parents pour éviter de les mettre en danger», ajoute-t-elle.

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Dans la plupart de ces situations, HRW note une absence quasi totale de soutien de la part des universités australiennes et un manque de volonté de trouver des solutions. L’organisation en suggère pourtant quelques-unes, déjà appliquées ailleurs. Elle cite notamment le cas d’Oxford qui, pour protéger les étudiants hongkongais, permet aux élèves de rendre leur copie anonymement, remplace quand c’est possible les cours collectifs par des sessions individuelles pour libérer la parole, et prévoit des sanctions contre ceux qui enregistrent les cours et les partagent avec le monde extérieur. Les choses pourraient toutefois changer en Australie. Le gouvernement a récemment adopté une loi sur les «interférences étrangères» lui permettant d’abroger tout accord jugé contraire aux intérêts nationaux. Et il est en train d’éplucher tous les accords signés entre l’Australie et des gouvernements étrangers…

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