MEMORABILIA

La Chine communiste de Xi Jinping vise la suprématie mondiale

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RÉCIT – Le «prince rouge» exalte «la renaissance de la grande nation» et vole vers un troisième mandat.

Par Sébastien Falletti. LE FIGARO. 1er juillet 2021

Le 100e anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois, sur la place Tiananmen, à Pékin.MAXPPP/Kyodo/MAXPPP

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Même le ciel plombé de moiteur de Pékin s’est mis au diapason de la veste grise à col Mao du timonier Xi Jinping. Au balcon de la porte de la Paix Céleste, qui surplombe la place Tiananmen, le costume martial du président chinois le distingue immanquablement des caciques du régime communiste aux yeux de la foule de 70.000 personnes massée sur l’esplanade, sous le crachin moite, drapeau rouge à la main.

Le dirigeant de la deuxième puissance mondiale s’avance à la tribune, siglée de la faucille et du marteau, sur fond rouge, en accord avec celui du décor ancestral de cette porte ocre bâtie par les Ming, marquant l’entrée de la Cité interdite. Comme un précipité de la ligne nationaliste décomplexée de son secrétaire général tout-puissant, proclamée à l’heure des célébrations grandioses du centenaire du Parti communiste chinois (PCC), ce 1er juillet. «Le temps où le peuple chinois pouvait être foulé aux pieds, où il souffrait et était opprimé est à jamais révolu»,déclare Xi. Et d’envoyer «un message au monde» sous un tonnerre d’applaudissements: «Le peuple chinois s’est levé», et il résistera à toute «hégémonie», prévient le dirigeant, en plein bras de fer stratégique avec les États-Unis.

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Retour vers le futur, à Pékin. En célébrant en fanfare l’entrée du parti dans un second siècle plein d’ambitions, Xi Jinping nargue crânement les Cassandre occidentales qui annonçaient la mort du communisme sur les décombres du mur de Berlin. Trois décennies plus tard, le dirigeant le plus autoritaire depuis Mao proclame sa renaissance à la face du monde, sous les atours d’un nationalisme affirmé, et défie des démocraties libérales tétanisées. «La force du parti démontre que le marxisme fonctionne!», a déclaré Xi devant les caméras du monde entier.

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Surfant sur sa gestion énergique du Covid-19, le «prince rouge» instrumentalise ce rendez-vous pour lancer la contre-offensive idéologique mondiale, et mieux justifier la mainmise sans partage du régime sur le pays le plus peuplé du monde. «Le parti est obsédé par l’histoire, comme toute formation marxiste-léniniste. Ce centenaire est un moment sacré, qui vise à légitimer son pouvoir en démontrant comme une preuve historique que le chemin qu’il a choisi est le bon. Il s’agit d’un moment pivot projetant le parti vers un nouveau siècle», juge Rana Mitter, professeur à l’université d’Oxford. «La renaissance de la grande nation chinoise est irréversible», a déclaré Xi, s’appuyant sur le décollage économique spectaculaire des dernières décennies et l’élimination de la pauvreté, pour propulser le pays vers la suprématie mondiale à l’horizon 2049, défiant l’Amérique, sans la nommer.

Xi a transformé un parti communiste en formation de droite ultranationaliste.Wu Qiang, politologue indépendant, écarté de l’université de Tsinghua pour ses propos critiques.

Que de chemin parcouru depuis ce rendez-vous clandestin dans la moiteur de Shanghaï, en 1921, entre quelques intellectuels idéalistes, dont un bouillonnant assistant de bibliothèque de 27 ans originaire du Henan, Mao Tsé-toung. À l’époque, le groupuscule galvanisé par la révolution russe de 1917, pourchassé par les polices des concessions étrangères de la ville, doit poursuivre son conclave fondateur sur un frêle esquif sur le lac de Jiaxing.

Aujourd’hui, le parti est devenu une «machine à gouverner» de 95 millions de membres, qui souffle ses bougies en se confondant avec la nouvelle grande puissance mondiale, exhibant porte-avions et jets furtifs. «Toute tentative d’enfoncer un coin entre le parti et le peuple chinois est vouée à l’échec», prévient le dirigeant, qui revendique à jamais le mandat de «fils du ciel» et piétine tout appel à une alternative démocratique.

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Mardi, Xi a décoré de fiers soldats défendant bec et ongles les frontières disputées du géant, de la mer de Chine du Sud à l’Himalaya, accomplissant la mue nationaliste d’une formation en quête d’une idéologie de rechange depuis la répression de Tiananmen et sa conversion au capitalisme. Ironie mordante, le nouveau timonier reprend à son compte l’agenda du Kuomintang de Tchang Kaï-chek, l’adversaire historique de Mao«Xi a transformé un parti communiste en formation de droite ultranationaliste», juge Wu Qiang, politologue indépendant, écarté de l’université de Tsinghua pour ses propos critiques.

Ces célébrations sont la culmination d’une intense campagne de propagande de plusieurs mois, déclenchant la fierté chez de nombreux Chinois, qui ont regardé en direct pendant près d’une heure le discours de leur dirigeant. Sonder les cœurs dans un système autoritaire privé d’élection, où l’ensemble des informations et des sondages est étroitement contrôlé par le pouvoir est une gageure, mais nombre d’indices indiquent une adhésion réelle à travers ce pays, où la propagande démarre dès l’école maternelle.

Beaucoup de Chinois ne croient pas forcément à la propagande, mais ils l’acceptent.Biao Xiang, anthropologue au Max Planck Institute, à Berlin.

Sur la messagerie Weibo, le hashtag #100ans a été vu 5,3 milliards de fois et a déclenché plus de 23 millions de commentaires quelques minutes après la fin du discours. «J’ai failli rater ma station de métro, car je regardais en direct sur mon téléphone!», s’exclame un internaute. «Tout le monde regarde, je suis trop émue», s’enflamme une autre. Des entreprises ont convoqué leurs employés plus tôt au bureau pour qu’ils écoutent ensemble la parole de Xi Dada, (Oncle Xi), au moment où le parti les reprend en main.

Beaucoup associent le régime à l’extraordinaire amélioration des conditions de vie depuis les années 1970, et y voient un garant contre le spectre du chaos qui hante l’histoire séculaire chinoise. «Beaucoup de Chinois ne croient pas forcément à la propagande, mais ils l’acceptent», juge Biao Xiang, anthropologue au Max Planck Institute, à Berlin. Et les rares voix discordantes sont bâillonnées sans merci depuis l’arrivée de Xi au pouvoir, en 2013, plaçant le couvercle sur toutes les dissensions, même à l’intérieur du parti.

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À l’étranger, en revanche, le discours nationaliste de Xi, de même que sa reprise en main implacable à Hongkong et au Xinjiang, accélère le rejet de la Chine, en particulier dans les pays développés, nourrissant le risque d’isolement. L’image du pays connaît une dégradation historique, avec près de trois quarts des habitants ayant une perception négative du géant asiatique, aux États-Unis, au Canada, en Asie pacifique, et 66 % en France, selon une nouvelle enquête du Pew Research Institute.

Le spectre de l’isolement international est balayé par les stratèges de Pékin, qui jugent l’Occident irrémédiablement en déclin et misent sur les pays du Sud«Le Parti veut faire coïncider son centenaire avec le grand basculement du monde vers l’Asie», analyse Mitter. Persuadé d’avoir le vent de l’histoire dans le dos, le régime avance ses pions et réaffirme sa détermination à achever la «réunification» de Taïwan au continent, au risque d’une nouvelle escalade périlleuse avec Washington.

Cette fuite en avant «patriotique» vise à consolider la popularité intérieure du «prince rouge», pour mieux légitimer sa mainmise sur le régime. Les célébrations spectaculaires du centenaire sont un tremplin grandiose pour propulser Xi vers un troisième mandat et un éventuel règne à vie, un an avant le prochain congrès du parti, prévu pour 2022. Son rôle central au cœur de la mise en scène reflète un pouvoir sans partage en coulisse, et l’absence de tout potentiel successeur dans l’assemblée.

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Cette configuration augure d’un nouveau quinquennat, qui marquerait une rupture avec la tradition de ses prédécesseurs. «Xi travaille d’arrache-pied pour placer ses alliés, et dénicher les agents déstabilisateurs. Il est déjà assuré du contrôle pour 2022», juge Alex Payette, fondateur du cabinet de conseil Cercius. Derrière la porte close, les luttes internes d’un régime hanté par la chute de l’URSS échappent au monde extérieur et à la plupart des Chinois, dans un environnement lourd de défis économiques, démographiques et géopolitiques. En façade, sur la place Tiananmen, l’ordre règne comme jamais depuis que les chars ont maté la rébellion démocratique, en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin.

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