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Joseph Macé-Scaron: «La pensée unique a été remplacée par une pensée inique»

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ENTRETIEN – Y a-t-il encore une place pour le débat en France? «De moins en moins», répond l’essayiste et ancien directeur de la rédaction du Figaro Magazine et de Marianne, dressant un état des lieux inquiétant et sans concession du paysage médiatique et du débat intellectuel en France.

Par Alexandre Devecchio le figaro. 2 juillet 2021

Quel regard l’ancien journaliste que vous êtes porte-t-il sur le paysage médiatique actuel? La liberté d’expression recule-t-elle?À découvrir

Le paysage médiatique traduit l’état de notre société. Et comme nous sommes revenus à une période de rétractation identitaire et de régression idéologique, on entend monter de plus en plus dans les médias non pas la question «Que dit-il?» mais «D’où parle-t-il?», «Quelle est sa tribu?». Et malheur à la personne qui n’a pas sur elle sa carte identitaire. La chasse à l’hérétique a repris. Certains cénacles jugent qu’un journaliste est de gauche (forcément de gauche) et que celui de droite n’est reconnu comme tel qu’une fois mort. Y a-t-il encore une place pour le débat en France? Si débattre est bien échanger des arguments contradictoires et non des noms d’oiseaux, si débattre est compris comme un exercice sans fin puisqu’«il n’y a pas d’argument sans réplique», comme l’écrivait Gide, la réponse est: de moins en moins. La pensée unique d’autrefois a été remplacée par une pensée inique. Inique car elle ne se contente plus de vouloir lyncher médiatiquement le contradicteur, elle lui interdit tout simplement de prendre la parole pour se défendre. Sa seule présence, notamment dans les réunions non mixtes, ces réunions Tupperware du radicalisme, sera présentée comme une intolérable agression, un peu comme celle dont fut victime Alice Coffin.

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Est-ce, selon vous, lié à l’émergence de la culture woke? Iriez-vous jusqu’à parler d’un nouveau maccarthysme?

Il est tentant de ne pas prendre au sérieux le «wokisme» qui mêle pédanterie et bouffonnerie mais ce serait une erreur. Le terrorisme intellectuel a plusieurs visages mais il n’est peut-être jamais aussi inquiétant que lorsqu’il revêt le masque du grotesque pour cacher sa face grimaçante. Il n’est pas une semaine où nous ne rions pas des interdits qui tombent, par exemple, sur les mathématiques jugées trop patriarcales ou la cuisine condamnée pour être raciste. Dernière station des identités devenues folles. Après cela, comment s’étonner que tout débat soit devenu impossible? On peut changer d’opinion mais on ne peut pas changer d’identité! Mais je crois que le mal est plus profond. Une large partie de la gauche française est moisie. Ce qui signifie qu’elle a stagné, qu’elle a été freinée dans son évolution. Cela fait, en effet, près d’un siècle qu’elle macère sans aération dans son idéologie antifasciste. Pratiquement toutes les gauches européennes se sont reconstruites au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sur une critique rigoureuse du totalitarisme. Or, dans sa grande majorité, la gauche française a préféré répéter ses mantras antifascistes. Sa capacité d’indignation s’est réduite à cette seule question et la rend donc incapable de s’attaquer aux formes modernes de totalitarisme telles que, par exemple, l’islamisme.

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Est-ce réellement nouveau? Vous rappeliez récemment sur CNews qu’à l’époque où Robert Hersant détenait Le Figaro, les journalistes étaient traités de fascistes…

Il y a eu une époque où être journaliste au Figaro revenait à porter la lettre écarlate. Il a fallu attendre la fin des années 1980 qui a correspondu à l’arrivée de Franz-Olivier Giesbert, patron à l’époque du Nouvel Observateur, choix de Robert Hersant, pour que l’étau commence à se desserrer. La chute du mur de Berlin a accéléré ce processus même s’il était toujours interdit d’échanger des mots à travers les barrières idéologiques. Le Figaro a dû se battre contre les murs qui se dressaient encore dans les têtes. Je me souviens que lorsque Le Figaro Magazine avait organisé un de ses premiers grands débats sur le retour des intellectuels, l’intelligentsia avait hurlé: «Mais comment osent-ils, de quel droit!» et envoyé en mission pour faire taire les impétrants le malheureux Daniel Lindenberg afin qu’il établisse la liste des fameux et fumeux «nouveaux réactionnaires» qui avaient accepté de débattre avec les journalistes du Figaro.

À cet égard, que vous inspirent les attaques contre CNews? Qu’est-ce que cela dit sur le paysage médiatique français?

Je n’aime pas cet étrange besoin de créer un ennemi absolu. Là encore, je suis étonné par cette fascination permanente de dresser des listes, cette fois pour dénoncer les journalistes de CNews. C’est à chaque fois le même mécanisme que l’on actionne. Et on a la désagréable impression de voir en permanence resurgir les listes de la loi des suspects votée sous la Terreur. J’ai une pensée confraternelle pour tous ceux qui se trouvent, aujourd’hui, sous la canonnade sous prétexte qu’ils ne communient pas avec la seule expression du pluralisme qui est acceptée: celle qui est édictée par le pseudo-camp du Bien.

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On peut, tout à fait, regretter le temps d’avant mais s’en prendre au nouveau paysage médiatique présent me fait penser à l’enfant qui tape la chaise contre laquelle il vient de se cognerJoseph Macé-Scaron

La distinction entre journalisme d’information et journalisme d’opinion a-t-elle un sens?

Tout est information. L’écrivain et le philosophe ont en commun de penser que celle-ci se trouve même dans les rognures du temps. Depuis quand exprimer son opinion n’est-il pas aussi de l’information? Cette distinction qui séparerait le pur d’un impur relève de présupposés théologiques mais certainement pas de la réalité des faits. Il existe un journalisme d’information subjectif qui omet de faire connaître les divers aspects d’une question parce que détenteur d’une vérité révélée et un journalisme d’opinion objectif pour peu qu’il se présente sans ambiguïté comme porteur d’une interprétation du réel. Lors du débat Sartre-Aron, les supporters du premier étaient persuadés de servir l’information quand ils proclamaient que la violence était «accoucheuse de l’Histoire» alors que les lecteurs du second étaient dans le doute, prêts à prendre le risque de penser autrement après un débat. Maintenant, il est clair que je préfère avoir tort avec Aron que raison avec Sartre qui a fondé ce Libération laudateur des bourreaux qui allaient pratiquer un des grands crimes de l’Histoire: le génocide cambodgien.

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Le sociologue Jean-Pierre Le Goff met tout de même en garde contre «la bulle communicationnelle» des chaînes d’info et des réseaux sociaux pointant «le tango épuisant entre gauchisme culturel et droite revancharde»… Peut-on entièrement lui donner tort? Chaque camp ne se nourrit-il pas de ce qu’il dénonce dans une spirale sans fin?

Permettez-moi, tout d’abord, de ne pas avoir d’aversion pour les chaînes d’info et les réseaux sociaux. Ces derniers existent. On peut, tout à fait, regretter le temps d’avant mais s’en prendre au nouveau paysage médiatique présent me fait penser à l’enfant qui tape la chaise contre laquelle il vient de se cogner. Si Le Figaro s’était retranché dans sa hautaine thébaïde, il n’y aurait jamais eu FigaroVox! Je comprends le souci de Jean-Pierre Le Goff mais je ne partage pas sa méfiance et je refuse de vouloir mettre sur le même plan ceux qui veulent annihiler la figure de l’Autre et ceux qui contestent l’hégémonie intellectuelle de nos nouveaux inquisiteurs.

Dans votre livre de politique-fiction, La Surprise du chef, vous pronostiquez une surprise lors de la prochaine présidentielle… Comment analysez-vous les résultats des régionales? Vous donnent-ils raison? Peut-on parler d’une faillite des observateurs et des médias?

Le résultat des régionales a montré que l’imprévu était au programme. Les directeurs d’études des instituts de sondage ont du talent mais pas assez pour masquer l’échec cuisant de ces derniers. Mon roman de politique-fiction part, en effet, de l’idée que tout est possible, qu’Emmanuel Macron, qui a été élu pour faire face au désordre établi, était moins une solution qu’un symptôme. La même remarque peut être faite sur les candidats battus et rebattus que l’on s’acharne à nous présenter comme des recours alors qu’ils ne sont que des roues de secours. En politique, rien n’est joué d’avance et seul le roman peut rendre compte non seulement de la multiplicité des événements mais aussi de la duplicité des personnes. Tout change, y compris l’abstention! Cette dernière n’est plus le signe d’une protestation comme cela fut majoritairement le cas durant les dernières décennies mais, plus prosaïquement, d’un désintérêt pour le politique jugé incapable d’intervenir efficacement pour assurer la protection de nos concitoyens.

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La Surprise du chef, de Joseph Macé-Scaron, L’Observatoire, 272 p., 19 €.

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