MEMORABILIA

Gérard Araud – Pourquoi le diplomate et le citoyen ne se comprennent pas

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CHRONIQUE. Au nom de la morale, l’opinion publique accuse souvent les spécialistes des relations internationales de mollesse ou de cynisme.

Les chefs de la diplomatie francaise et americaine, Jean-Yves le Drian et Antony Blinken, a l'Elysee le 25 juin 2021.
Les chefs de la diplomatie française et américaine, Jean-Yves le Drian et Antony Blinken, à l’Élysée le 25 juin 2021.© LUDOVIC MARIN / AFP

Par Gérard Araud. Publié le 03/07/2021 LE POINT

Les clichés sur l’amoralisme, le cynisme et la faiblesse des diplomates ne datent pas d’hier. Balzac et Proust, pour ne citer que les plus talentueux, s’y sont essayés. Certains s’attendaient à ce que l’avènement de la démocratie modifie des comportements qu’ils imputaient à un autre âge et pourtant reviennent aujourd’hui les mêmes accusations amplifiées, de surcroît, par les médias sociaux. La Russie agresse un voisin et assassine dans les rues de notre continent ; la Chine persécute une population entière. Le citoyen, incrédule et indigné, demande pourquoi nous ne faisons rien et pourquoi nous nous en tenons à des déclarations dont les auteurs savent eux-mêmes qu’elles ne changeront rien. Il se tourne accusateur, une fois de plus, vers le diplomate.

La querelle risque de se prolonger encore longtemps dans la mesure où le citoyen et le diplomate se meuvent dans deux univers différents dont les logiques sont antagonistes. En effet, le premier analyse toute situation sur la base de la morale interpersonnelle, dont il juge qu’elle doit également s’appliquer aux relations interétatiques. Le bon doit être protégé et le méchant, puni ; toute violation du droit international doit être sanctionnée. Le citoyen appelle donc ses dirigeants à définir la politique étrangère de son pays sur cette base à la fois simple et morale. Le diplomate lui répond que la politique étrangère vise à survivre dans une jungle où ni gendarme ni juge ne viendront au secours d’un pacte social d’ailleurs inexistant. Ce n’est pas le plus moral et le plus droit qui l’emporte, mais le plus fort, le plus résolu et le plus malin. Ce ne sont ni les Nations unies ni le droit international qui arrêteront les prédateurs, mais les rapports de force qu’on saura leur opposer. C’est ce qu’a fait la France, à l’été 2020, en envoyant des moyens militaires en Méditerranée orientale aux côtés de nos amis grecs et chypriotes : ce n’est pas un hasard si la Turquie a alors reculé.

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Le diplomate doit donc expliquer au citoyen qu’en l’absence de toute gendarmerie internationale, c’est à son pays et à d’autres qu’il revient d’intervenir s’il veut faire triompher le droit comme il y aspire légitimement, mais il soulignera aussi le coût, les risques et les périls de l’entreprise.

L’exemple chinois

Prenons l’exemple de la Chine. Nous partageons tous l’indignation que suscitent les mesures de coercition prises aux dépens des Ouïgours et de Hongkong. Pékin refuse obstinément de modifier des politiques qui correspondent, à l’évidence, à des objectifs stratégiques définis au plus haut niveau. Pour espérer être efficaces, des sanctions devraient être drastiques. Elles susciteraient des représailles et se traduiraient par la perte de milliers d’emplois en Europe. Mais, même dans ce cas, qui peut sincèrement penser que la Chine reculerait et capitulerait sous une pression extérieure au moment même où le régime se durcit et enflamme le nationalisme de la population ? Le résultat en serait alors une tension internationale maximale et un coût économique substantiel sans que la situation sur le terrain n’en soit affectée. Par ailleurs, la Chine pourrait compter sur l’indifférence d’une bonne partie de la communauté internationale au sort des Ouïgours et de Hongkong pour amortir l’effet des sanctions. Après tout, la quasi-totalité des pays musulmans lui apportent leur soutien. Il ne suffit pas qu’une politique soit moralement satisfaisante pour être justifiée si elle est inefficace et coûteuse.

Ce réalisme désespérant tranche trop avec les enthousiasmes respectables de notre époque pour la démocratie et les droits de l’homme pour être aisément accepté par le citoyen. Mais c’est le devoir du diplomate de sortir du registre de l’émotion pour ramener le débat sur le terrain des faits. En politique étrangère, il y a le champ du souhaitable et celui du possible et ils ne se recouvrent pas toujours. Le citoyen privilégie le premier mais le diplomate doit lui rappeler le second et, ce faisant, il encourt le destin du messager qui apporte les mauvaises nouvelles. On n’écoute pas son raisonnement ; on le conspue. D’ailleurs comment raisonner quand il s’agit de principes ? Comment oser parler d’emplois quand il s’agit de valeurs ?

Comme nous sommes en démocratie, nos dirigeants ne peuvent suivre la voie sèche et triste de la raison et doivent donner des gages à une opinion publique qui a désormais accès en temps réel aux images qui prouvent ou semblent prouver les crimes qui la révulsent. On recourt alors aux sanctions contre des individus accusés d’être les agents de ceux-ci. Elles frappent les seconds couteaux et épargnent leurs chefs. Elles jouent le rôle de la feuille de vigne qui dissimule l’impuissance des États à influer sur la situation et leur volonté de ne pas compromettre l’ensemble de leurs relations avec le pays incriminé. On donne ainsi satisfaction au citoyen tout en écoutant le diplomate. Quant aux Ouïgours, ils ne verront pas la différence… Hypocrisie ? Non, réalisme, conclut le diplomate.

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