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Jean-Pierre Robin: «Comment le quinquennat Macron a rétabli de facto le suffrage censitaire»

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CHRONIQUE – La participation aux élections est très liée aux revenus et aux impôts.

Par Jean-Pierre Robin LE FIGARO. 4 juillet 2021

Plus que l’âge, le sexe ou le niveau de diplôme, «c’est le revenu qui a structuré le vote, un peu censitaire», commente joliment Bruno Jeanbart, le vice-président d’OpinionWay. LUDOVIC MARIN/AFP

Les deux tiers des Français ayant boudé les urnes lors des élections régionales de juin sont en droit de considérer que «l’abstention est un vote comme un autre». Mais, qu’ils le veuillent ou non, ils remettent en cause deux des conquêtes politiques les plus essentielles de notre histoire. D’une part le suffrage universel, introduit en France en 1848, exclusivement pour les hommes. Et de l’autre le vote des femmes, que notre pays n’a adopté qu’en avril 1944.

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Loin d’être un magma informe, le parti obèse des abstentionnistes est en réalité assez bien structuré. Le portrait-robot des gens ayant décidé de ne pas voter le dimanche 20 juin fait apparaître trois traits saillants, selon le sondage d’OpinionWay pour Les Échos réalisé le même jour auprès d’un échantillon de plus de 4500 personnes.

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Tout d’abord, plus on est jeune et moins on se déplace pour voter. Ensuite les abstentionnistes sont proportionnellement en plus grand nombre parmi les femmes (74 %) que chez les hommes (62 %). Troisième marqueur, le revenu: les foyers disposant de ressources mensuelles inférieures à 1000 euros se sont abstenus à 84 % alors que l’abstention n’a été que de 56 % pour les ménages dont les revenus dépassent 3500 euros par mois (74 % dans la catégorie 1000 à 1 999 euros et 67 % de 2000 à 3499 euros).

Plus que l’âge, le sexe ou le niveau de diplôme, «c’est le revenu qui a structuré le vote, un peu censitaire», commente joliment Bruno Jeanbart, le vice-président d’OpinionWay, cité par Les Échos. Il fait allusion au cens, qui, dans la première République française (1792-1804), et jusqu’en 1848, constituait le seuil d’impôt nécessaire pour avoir le droit de vote (le critère n’était pas le revenu, dont l’imposition n’a été instaurée qu’en 1914, mais la fortune).

Difficile de ne pas souscrire à une telle analyse, qui nous renvoie à la Rome antique et à sa conception de la citoyenneté: chez les Romains, seules les «cinq classes censitaires» financièrement assez riches pour porter les armes payaient l’impôt et pouvaient voter (Le Métier de citoyen dans la Rome républicaine, Claude Nicolet). Les autres, les prolétaires (du latin proles, «descendance»), «ceux qui ne fournissent à la cité d’autre ressource que leur progéniture», étaient dispensés d’impôts et de vote.

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Nous sommes dans «une sorte de suffrage censitaire insidieusement institué par la condamnation préalable de toute forme d’alternative sociale et politique», s’emporte également Patrick Le Hyaric, l’éditorialiste de L’Humanité dimanche. La formule paraît pertinente même si on n’est pas pour autant d’accord avec les conclusions qu’il en tire. Telle est en tout cas l’ironie de la situation actuelle: le suffrage universel demeure bel et bien, et nul n’en doute, mais les gens se comportent d’eux-mêmes comme s’ils vivaient dans le système censitaire de la première moitié du XIXe siècle, où seuls votaient «les possédants». Comment en est-on arrivé là?

Enjeux concrets

Tout a été dit sur le désintérêt présumé des électeurs vis-à-vis du double scrutin régional et départemental, dont ils ne comprendraient pas les enjeux concrets et encore moins la finalité des institutions. Plus prosaïquement, le fonctionnement de l’économie et de nos administrations si envahissantes conduit à obscurcir les liens entre le vote des citoyens et les affaires publiques. Depuis le début du quinquennat, plusieurs initiatives ont été prises en effet qui sont venues brouiller les pistes. On les rappellera en vrac, car leur architecture globale est tout sauf claire:

– 1. La réforme du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu tend à le ramener au rang d’une banale taxe indirecte (TVA), alors qu’il s’agit d’une fiscalité très progressive sur la personne qui devrait rester pleinement visible. En outre, la politique d’exonération systématique amorcée sous le quinquennat précédent fait que l’IR n’est plus acquitté que par 43 % des foyers (53,3 % des ménages en 2012),

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– 2. La suppression de la taxe d’habitation, initialement prévue pour 80 % des contribuables, puis élargie à l’ensemble des résidences principales, a rompu le dialogue financier entre les collectivités territoriales et leurs administrés. Tout passe désormais par l’État.

– 3. Le remplacement des cotisations chômage par une hausse de la CSG revient à étatiser le système, devenu hypertechnocratique. Les cotisations sociales avaient une fonction assurantielle, rendant un service précis pour leurs bénéficiaires ; elles sont remplacées par des impôts acquittés par tous et sans contrepartie personnelle (le propre d’un impôt).

– 4. L’État s’est érigé en grand pourvoyeur de pouvoir d’achat. Le comble à cet égard a été atteint avec le triplement de «la prime d’activité» à l’hiver 2018-2019 en réponse à la révolte des «gilets jaunes». Or la crise du Covid-19 n’a fait que démultiplier cette pratique d’arbitraire étatique du «quoi qu’il en coûte» et elle est perçue comme le fait du prince.

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Alors que le système français de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires est le plus massif qui soit au monde, il est de moins en moins compréhensible par sa population. Rappelons que les dépenses publiques (État, comptes sociaux, collectivités territoriales) se définissent non pas par leur objet – actions régaliennes, transferts sociaux, etc. -, mais par leur mode de décision: elles relèvent d’assemblées d’élus. En raison même de leur importance quantitative, les Français devraient avoir à cœur de s’y intéresser. Or ce n’est pas le cas, à voir le faible intérêt des électeurs pour les assemblées régionales. D’où ce paradoxe de vivre dans un univers «collectiviste», mais dont seuls les plus riches se soucieraient de la gestion. Où est l’erreur? «Français, encore un effort si vous voulez être républicains», disait le marquis de Sade.

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