MEMORABILIA

L’inexorable mise au pas de Hongkong par la Chine

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REPORTAGE – Un an après l’entrée en vigueur d’une loi sur la sécurité nationale dictée par Pékin, l’opposition est décapitée et les libertés reculent.

Par Julie Zaugg. LE FIGARO. 6 juillet 2021

Une militante pro-démocratie est arrêtée par la police, jeudi dernier, en marge de la commémoration du 24e anniversaire de la rétrocession de Hongkong à la Chine. LAM YIK/REUTERS

Jeudi 1er juillet, aux alentours de 22 heures, un homme âgé de 50 ans s’est approché d’un policier au cœur de Hongkong et l’a poignardé dans le dos avant de se suicider avec la même arme. La date était symbolique: elle marquait le 24e anniversaire du retour de l’ancienne colonie britannique dans le giron de la Chine, mais aussi le centenaire du Parti communiste chinois.

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Cet acte de violence témoigne de la tension qui règne dans la cité depuis l’introduction, il y a un an, d’une loi sur la sécurité nationale criminalisant les actes de subversion et de sécession.

«Le gouvernement nous a promis qu’elle ne s’appliquerait qu’à un petit contingent de radicaux mais dans la pratique, tout le monde est concerné: les politiciens, les journalistes, les artistes, les enseignants», relève Chan Po-ying, l’une des dirigeantes du parti prodémocratie The League of Social Democrats. Près de 120 personnes ont déjà été arrêtées sous son égide. Ils risquent la prison à vie.

Un climat de délation

L’opposition politique est décapitée. Ses 15 parlementaires ont démissionné en bloc en novembre dernier, suite à la disqualification de quatre des leurs. En janvier, la police a arrêté 53 politiciens, y compris la majeure partie de la relève, pour avoir pris part à une élection primaire en juillet dernier. La plupart – dont le leader estudiantin Joshua Wong – sont toujours en prison, accusés d’avoir tenté de renverser le gouvernement.

En mars, le gouvernement chinois a introduit une réforme du système électoral destinée à garantir que seul des «patriotes» accèdent à des positions de pouvoir. Le nombre de parlementaires élus au suffrage universel est passé de 35 à 20 et chaque candidat doit désormais obtenir l’aval d’un comité composé de figures pro-Pékin.

Le simple fait de prononcer un slogan comme “Libérez Hongkong” peut être considéré comme un appel à l’indépendance, ce qui est désormais illégalChan Po-ying, une des dirigeantes du parti prodémocratie The League of Social Democrats

Plus question non plus de manifester. Le 4 juin, puis à nouveau le 1er juillet, deux dates normalement caractérisées par de larges défilés, la police a déployé plus de 10.000 officiers pour empêcher tout rassemblement, obligeant les rares contestataires à errer dans la rue en silence. «Le simple fait de prononcer un slogan comme “Libérez Hongkong” peut être considéré comme un appel à l’indépendance, ce qui est désormais illégal», souligne Chan Po-ying.

Plus insidieux, la nouvelle loi fait planer sur la cité un climat de délation. Le gouvernement a créé une ligne d’appel pour encourager les citoyens à lui rapporter les actes de subversion et de sécession, qui a déjà reçu plus de 100.000 messages. En juin, un homme a été arrêté car un passant avait appelé la police après avoir vu une bannière avec un slogan prodémocratie qui séchait sur son balcon.

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La censure a atteint les milieux culturels. Le musée d’art contemporain M+, qui sera inauguré en fin d’année, a dû s’engager à ne pas exposer certaines pièces, comme une photo de l’artiste Ai Weiwei figurant un doigt d’honneur sur la place Tiananmen. Une exposition consacrée aux manifestations de 2019 et un musée dédié au 4 juin 1989 ont dû fermer leurs portes suite à un raid de la police. Une nouvelle régulation autorise en outre les autorités à interdire les films qui «mettent en danger la sécurité nationale».

Les médias sont tout aussi mal en point. Le quotidien Apple Daily , le seul journal grand public prodémocratie, a cessé de paraître le 24 juin. Son patron, Jimmy Lai, et plusieurs de ses journalistes sont en prison. La chaîne de radio et de télévision publique RTHK a pour sa part écopé d’un nouveau directeur sans expérience qui a annulé plusieurs programmes et licencié des reporters critiques du gouvernement. La chef de l’exécutif, Carrie Lam, a en revanche hérité d’une émission qui passe quatre fois par jour.

Les écoles dans le viseur des autorités

Mais là où les autorités veulent frapper le plus fort, ce sont dans les écoles. «Elles estiment que les manifestations qui ont agité Hongkong en 2019 sont le fruit d’un système éducatif trop libéral qui a échoué à instiller du patriotisme au sein de la jeunesse», indique Ip Kin-Yuen, le vice-président du principal syndicat des enseignants.

Pour y remédier, elles ont révisé le curriculum de certaines branches, comme les études civiques. Des passages entiers ont été coupés des manuels scolaires, sur la séparation des pouvoirs ou le massacre de Tiananmen, par exemple. Les bibliothèques ont également retiré des ouvrages de leurs étals, dont ceux de Nelson Mandela et Martin Luther King.

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Au sein du corps enseignant, l’autocensure est désormais répandue. «Nous évitons d’aborder des sujets d’actualité ou de laisser transparaître nos opinions en classe, détaille Chi-kit*, un maître d’études civiques dans une école secondaire. Nous vivons dans la peur d’une plainte ou même de perdre notre licence d’enseignant.»

Ils sont quatre à avoir subi ce sort, à l’image de ce prof d’arts visuels qui a fait l’objet d’une dénonciation anonyme pour avoir publié des caricatures antigouvernementales sur les réseaux sociaux ou de cette enseignante de musique licenciée car elle a autorisé ses élèves à entonner Glory to Hong Kong, l’hymne informel des manifestants de 2019.

Je n’avais plus la sensation de pouvoir m’exprimer, ni même penser, librement. Je craignais que mon fils ne se fasse laver le cerveau à l’écoleUn Hongkongais qui a émigré au nord de l’Angleterre

Face à cette ambiance délétère, de nombreux Hongkongais ont choisi de partir. Le Royaume-Uni, qui autorise les résidents détenant un passeport britannique émis avant 1997 à y immigrer, s’attend à en accueillir 322.000 d’ici à 2025. Le Canada, l’Australie et Taïwan ont également vu les demandes de visas en provenance de la cité portuaire exploser.

Jason*, un Hongkongais dans la trentaine, a émigré au nord de l’Angleterre ce printemps avec sa femme et son fils, âgé de 5 ans. «Je ne me sentais plus en sécurité à Hongkong, relate-t-il. Je n’avais plus la sensation de pouvoir m’exprimer, ni même penser, librement.» Mais ce qui a vraiment précipité son départ, c’est l’avenir de son fils. «Je craignais qu’il ne se fasse laver le cerveau à l’école», dit-il.

Partir n’a pas été facile. «Ma famille me manque, glisse-t-il. Nous ne retournerons pas à Hongkong de sitôt, même pas pour des vacances.» Il a dû troquer son emploi dans l’import-export contre du travail dans les cuisines d’un restaurant. «Je n’ai pas le luxe de regretter ma vie d’avant, soupire-t-il. Je dois tout simplement m’adapter.»

* Le prénom a été modifié.

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