MEMORABILIA

La Côte d’Ivoire est prise à son tour dans l’engrenage du djihadisme sahélien

Scroll down to content

 Réservé aux abonnés

REPORTAGE – Depuis un an, les attaques se multiplient, et le fondamentalisme islamique gagne également du terrain.

Par Tanguy Berthemet LE FIGARO. 7 juillet 2021

Cérémonie en hommage aux soldats ivoiriens tués dans l’attaque de Kafolo en juin 2020. LEGNAN KOULA/EPA/MAXPPP

Envoyé spécial en Côte d’Ivoire.

-L’heure des illusions est passée. En Côte d’Ivoire, les tentatives djihadistes d’ouvrir un nouveau front au nord du pays sont maintenant une certitude. «Nous sommes en face de la menace du terrorisme islamiste», reconnaît, sans fard, un ministre. La prise de conscience a été brutale et rapide, à mesure que grandissait la liste des attaques en moins d’un an.

À LIRE AUSSI :Terrorisme islamiste: la nouvelle typologie de la menace

La dernière en date, le 13 juin 2021, s’est déroulée près de Tougbo, une localité du Nord-Est. Un engin explosif improvisé posé sur la route a détruit un véhicule militaire, tuant trois soldats. «Il était télécommandé. Ce qui veut dire que les terroristes étaient là», détaille une source sécuritaire. Cette mine mortelle était une première en Côte d’Ivoire, après que plusieurs bombes très artisanales ont été désamorcées les semaines précédentes sur des axes routiers et, signe très inquiétant, alors que trois autres attaques ont été enregistrées dans ce même département.

La première attaque djihadiste d’envergure visant la Côte d’Ivoire, un an auparavant, ne fut cependant pas tout à fait une surprise. Kafolo, un poste mixte regroupant des gendarmes et des militaires dans cette petite ville à la frontière du Burkina Faso apparaissait comme une cible probable. Début juin 2020, l’état-major ivoirien avait renforcé cette emprise. Dans la nuit du 10 au 11 juin, vers 3 heures du matin, un raid islamiste s’en prenait aux soldats. Bien armés, les assaillants ont insisté durant plus d’une heure, pillant le site et laissant un lourd bilan. Les forces ivoiriennes déplorent douze morts et huit blessés. Les premiers morts en Côte d’Ivoire depuis 2016 et les attentats contre des hôtels touristiques à Grand-Bassam, à l’extrême sud du pays. «Mais ces deux faits n’ont rien à voir l’un avec l’autre, sinon l’origine des auteurs. Grand-Bassam était une action terroriste classique, comme on peut en voir en Europe, quand Kafolo est le signe d’un djihadisme», avait remarqué, lucide, un haut responsable ivoirien.

L’attaque n’a jamais été revendiquée, mais les pistes mènent toutes à un groupe lié à un certain Abderamani Sidibé, dit «Hamza», un Burkinabé en cheville avec la katiba Macina d’Amadoun Koufa, active au Mali. Ce pays est la matrice du djihadisme sahélien, qui a ensuite débordé sur le Burkina Faso, avant de toucher les États côtiers. Une réunion s’est tenue en février 2020 entre les plus hauts responsables djihadistes sahéliens au centre du Mali. Selon les services de renseignements français, il s’agissait de planifier des actions futures. Dans une de ses rares interventions, début février 2021, Bernard Émié, le chef de Direction générale de sécurité extérieure (DGSE), alertait: «C’est là que les chefs d’al-Qaida au Sahel ont conçu leur projet d’expansion vers les pays du golfe de Guinée. Ces pays sont désormais des cibles eux aussi. Les terroristes financent déjà des hommes qui se disséminent en Côte d’Ivoire ou au Bénin.»

Une propagation islamiste antérieure

Pour le chercheur Lassina Diarra, spécialiste du terrorisme, la propagation islamiste est pourtant antérieure: «Depuis début 2018, des petits groupes, partis de Mopti au Mali, sont présents. Ils trouvent là ce qu’ils apprécient – une zone à cheval sur trois frontières, avec le Burkina et le Mali, et un parc naturel, la forêt de Comoé, qui leur permet de se cacher. Au début, ils ne se servaient de la Côte d’Ivoire que comme base arrière. Puis ils sont passés à l’attaque.»

Il serait réducteur de n’expliquer la propagation du terrorisme que par l’injustice, la corruption, la misère ou l’abandon administratif. La menace dans les pays du golfe de Guinée vient avant tout de la propagation d’un conditionnement mental encourageant à tuer et à mourir au service d’un idéal absoluUn rapport du centre de réflexions 4S

Kafolo a ainsi subi un second assaut en mars dernier. Bien plus sophistiqué que le premier, ce raid a rassemblé une centaine de miliciens à moto, deux kamikazes et au moins une mitrailleuse. Les militaires ivoiriens, en alerte, sont parvenus a repoussé les assaillants. Les djihadistes ont dès lors insisté pour contourner ce dispositif sécuritaire en s’installant autour de Bouna, au nord-est du pays. «La région touche aussi le parc, dispose de trois frontières, avec le Ghana cette fois, et a beaucoup de vulnérabilités. Elle est peu peuplée, abandonnée par l’État central et connaît des tensions ethniques et migratoires», analyse le chercheur. Outre quatre attentats, dont celui de Tougbo, des marques d’installation d’une guérilla se multiplient. Les attaques sur les routes ont augmenté de 160 %, signalant une recherche de fonds pour financer le djihad. Les autorités ont aussi enregistré quatre enlèvements de dignitaires peuls, qui ont rapporté 40 millions de Francs CFA (60.000 euros). Des preuves de recrutements locaux dans les rangs des islamistes, notamment au sein de la communauté peule, ont été recueillies, même si «cela reste pour l’instant très limité», selon Lassina Diarra.

«Il serait réducteur de n’expliquer la propagation du terrorisme que par l’injustice, la corruption, la misère ou l’abandon administratif. La menace dans les pays du golfe de Guinée vient avant tout de la propagation d’un conditionnement mental encourageant à tuer et à mourir au service d’un idéal absolu», souligne cependant un rapport du centre de réflexions 4S. Un diplomate sahélien en poste à Abidjan s’inquiète depuis des années de l’installation lente d’un islam plus radical en Côte d’Ivoire. «Le pays a un capital culturel, une dimension multiconfessionnelle et un brassage ethnique indispensables à son salut. Mais les menées islamistes menacent le vivre ensemble», dit-il.

À LIRE AUSSI :Activités, recrutement, conseils aux particuliers… La DGSI dévoile son premier site internet

Ce diplomate redoute que la réaction du gouvernement ivoirien ne soit pas à la hauteur de la menace. «Le président Alassane Ouattara et son parti ont créé leur légitimité dans la défense de la communauté musulmane du pays, qui a été ostracisée. La mettre en accusation, même légèrement, est pour eux politiquement très délicat», pense-t-il. Une vision fermement rejetée par un ministre: «Nous sommes très soucieux de la laïcité. Le fait que le président soit musulman lui donne, au contraire, la possibilité d’agir fermement sans risquer l’accusation d’islamophobie. Plusieurs arrestations et des expulsions ont eu lieu sans le moindre scandale. Nous ne sommes pas naïfs.» De fait le pays se prépare à une guerre. Des budgets ont été mobilisés pour l’achat d’armes, notamment de drones. «Les équipements sont nécessaires. Mais si la réponse est exclusivement sécuritaire, l’échec sera le même en Côte d’Ivoire qu’ailleurs au Sahel», prévient un observateur.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :