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L’enfer des habitants du port de l’Arsenal à Paris, nouveau défouloir des noctambules

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REPORTAGE – Depuis que la mairie de Paris a annoncé l’ouverture des quais la nuit, les débordements se multiplient et les résidents des bateaux ne dorment plus.

Par Luc Lenoir LE FIGARO. 7 juillet 2021

S’il y a un domaine sur lequel la Mairie de Paris ne transige pas, c’est bien la fête. Les riverains du port de l’Arsenal à Paris en savent quelque chose. Accueillant en moyenne 150 à 200 bateaux, des vedettes fluviales rutilantes des touristes allemands ou néerlandais aux embarcations modestes, ou aux bateaux de société de charter sur la Seine, c’est tout un monde qui est désormais bousculé par la récente ouverture des quais 24h/24 décidée par la Mairie de Paris. Car tous les témoins le confirment, l’arrivée d’un flot de bambocheurs souvent agressifs et négligents a enlevé sa poésie au lieu, si ce n’est sa sécurité et sa salubrité.

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Tout commence à la fin 2019, lorsqu’une réunion est organisée au sujet de la rénovation de la place de la Bastille, et ses implications pour les usagers du port, en contrebas. Le conseil portuaire est convié, et apprend qu’un nouveau grand escalier en pierre doit être construit, qui mènera directement au quai depuis la place. Dans le compte rendu de la réunion publié par la Mairie de Paris, un responsable municipal précise que le nouvel ouvrage sera doté d’une grille de fermeture, «verrouillée aux horaires des Jardins de l’Arsenal». Pas un problème pour les résidents : le port de plaisance est accessible au public depuis sa création, en 1983. Chaque soir à 22h, un employé de la gestion du port ferme les différents accès, dont ceux déjà existants qui donnent sur le boulevard de la Bastille.

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Mais un an plus tard, surprise : dans un post Facebook, Anne Hidalgo annonce l’ouverture d’«un très bel escalier sans grille» pour «profiter des abords du port de l’Arsenal». Aucune annonce préalable : le port apprend que les quais seront désormais ouverts toute la nuit, ainsi que les quelques mètres de pelouse adjacents. «Nous avons protesté, pressentant ce qui allait arriver, mais comme le confinement est vite revenu, on n’a pas pu voir immédiatement les effets de cette décision», explique Laurent Hébert, qui vit sur son bateau à l’année.

C’est depuis la levée des mesures sanitaires et la fin du couvre-feu que le port a véritablement changé d’ambiance la nuit. Des groupes entiers investissent désormais les lieux quasiment chaque soir, et font vivre un enfer aux résidents. «Vers 20h, il y a ceux qui viennent pique-niquer. Parfois, c’est un peu près de nos hublots, mais c’est le jeu, nous avons toujours vécu ça. Mais désormais, à 23h s’ajoutent des individus qui sont là pour traîner toute la nuit. Et à partir de 2 heures du matin, il y a tous ceux qui arrivent après la fermeture des bars, souvent passablement alcoolisés. Et ça dure jusqu’au petit jour…» raconte Laurent Hébert. Les nouveaux occupants amènent leur sono, mettent la musique, parfois se bagarrent.Paris: les riverains du port de l’Arsenal excédés par les nuisances nocturnesPauseUnmute ACTIVER LE SON

Intrusions, cambriolages et baignades

Des excès en tout genre à portée de gaffe des bateaux amarrés, aux parois fines et peu insonorisés. «Nous ne vivons pas dans des appartements! Nous n’avons plus aucune intimité» tonnent les résidents du port, qui protestent énergiquement contre l’image de yachtmen fortunés parfois véhiculée. «Il y a ici des familles, des gens seuls, des jeunes… Nous avons la même diversité sociale que le reste du quartier, voire plus», explique Christophe Brière, 35 ans, qui n’a «rien contre les visiteurs de jour, au contraire : c’est normal que tout le monde profite de ce lieu si agréable». Sur les quais, un habitant interrogé s’exclame : «Mais je suis venu ici pour des raisons économiques! J’avais un capital, qui équivalait à un studio dans le quartier, j’ai préféré acquérir ce bateau. Et je paye chaque mois une facture importante pour être résident annuel».

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Les résidents versent en effet un écot en fonction de la taille du bateau, dont la moyenne se situe aux alentours de 500 euros par mois. Selon les termes du contrat, la sécurité des usagers fait partie des choses prises en charge par les services publics. Théoriquement, car depuis l’ouverture permanente, quelque 22 intrusions sur des bateaux ont été signalées par les habitants, ainsi que 11 cambriolages, 11 altercations sur les pontons, et des agressions. C’est un lieu de vie commun qui est laissé aux fêtards et aux gens moins bien intentionnés qui les environnent toujours. «Ce n’est pas un simple quai avec un bout de jardin. C’est ici que nous vivons. Une jeune résidente a récemment été suivie et menacée alors qu’elle rentrait de sa douche à la capitainerie» témoigne Laurent Hébert, inquiet comme les autres témoins de l’été qui s’annonce. Les résidents ont également recensé 15 baignades sauvages depuis que la température y incite les noctambules. «Sauf que ça n’a rien d’amusant : les quais sont assez hauts, et une fois dans l’eau, les personnes se rendent compte qu’elles ne peuvent plus remonter. Alors en plus de ne pas pouvoir dormir, nous devons parfois sortir et utiliser nos annexes pour aller secourir des inconscients…» explique un riverain, épuisé. Le lendemain, le port n’a plus qu’à nettoyer les détritus, jetés par milliers sur les rives et bien sûr, dans l’eau.

La Mairie inflexible

Les habitants ont d’abord tenté de ramener la mairie à la raison, en proposant, d’allonger jusqu’à 23h l’ouverture du quai, voire de l’ouvrir exceptionnellement la nuit en période de canicule, trouvant à chaque fois une fin de non-recevoir. Contactée, l’équipe municipale dit être en contact avec les riverains et admet, depuis la levée du couvre-feu «une augmentation de la fréquentation et des incidents». «Nous avons fait mettre un second maître-chien [en plus de celui du port, NDLR], et demandé à la Direction de Prévention, de la Sécurité et de la Protection de renforcer les rondes dans le secteur», ajoute-t-on. Des coûts d’argent public qui ne seront compensés nulle part, car depuis le début des débordements, nombre de plaisanciers fluviaux, qui arrivent par les canaux de Belgique, des Pays-Bas ou d’ailleurs ont changé de plan, créant un véritable manque à gagner pour le port. «Des touristes qui viennent chaque année se sont passé le mot, il y a même des avertissements dans des yacht-clubs allemands pour ne plus venir à l’Arsenal» regrettent des usagers, preuves à l’appui.

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Dans un mail que Le Figaro s’est procuré, des touristes étrangers racontent en effet leur mésaventure avec «des jeunes hommes pris en chasse par la police, se réfugiant sur le bateau puis sautant à l’eau, arrachant au passage les câbles d’arrivée d’eau et de connexion wifi». Plusieurs plaintes ont été déposées individuellement puis le 24 juin, 39 usagers du port se sont associés pour déposer une plainte contre les multiples effets nocifs de l’ouverture nocturne du bassin. Me Caroline Moreau-Didier, un avocat des riverains, détaille la bataille engagée : «un recours administratif gracieux a d’abord été demandé. Nous voulions entamer un dialogue constructif, car nous sommes ouverts à la réflexion et nous n’avons aucun mal à partager le port en journéeLa proposition a été sèchement refusée par la mairie. Ils nous obligent à former un recours contentieux, aléatoire et qui va prendre beaucoup de temps». Enfin, des associations du quartier, notamment d’habitants du boulevard de la Bastille, se joignent progressivement à la grogne, les rues adjacentes ayant également changé d’ambiance depuis la décision municipale.

En attendant, l’Hôtel de Ville reste inflexible : «c’est de l’espace public, désormais. Avec le nouvel accès, nous avons rouvert un axe avec la Bastille qui était fermé depuis 1901 et la construction du métro» défend-on, en référence au nouvel escalier qui permet un passage sous les rails de la ligne 1. Avec une différence : alors port de commerce, l’Arsenal n’accueillait aucun habitant.

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