MEMORABILIA

Guerre froide dans l’Indo-Pacifique

Scroll down to content

ÉDITO. Cet axe clé du XXIe siècle permettrait de s’émanciper de la Chine. À condition que les grandes puissances s’entendent autour d’une véritable stratégie.

Le Premier ministre indien, Narendra Modi, a  New Delhi le 15 aout 2020.
Le Premier ministre indien, Narendra Modi, à  New Delhi le 15 août 2020.© PRAKASH SINGH / AFP

Par Nicolas Baverez. Publié le 08/07/2021 LE POINT

De même que l’Atlantique fut au cœur du XXe siècle et de ses deux guerres mondiales, l’Indo-Pacifique joue le premier rôle au XXIe siècle. La notion ne renvoie pas à la géographie – tant son périmètre fait l’objet de définitions diverses, allant de l’Inde jusqu’à Djibouti et au Cap –, mais bien à la géopolitique.

La référence à l’Indo-Pacifique s’est substituée à celle à l’Asie-Pacifique au cours des années 2010 au confluent de trois bouleversements : le basculement des équilibres démographiques et économiques vers une région qui rassemble 60 % de la population, 40 % de la production et 30 % des échanges de la planète ; l’extraordinaire rattrapage de la Chine qui débouche sur sa volonté de conquérir le leadership du monde à l’horizon de 2049 ; la nécessité pour un Occident affaibli d’intégrer l’Inde et le Japon dans la stratégie d’endiguement de Pékin.

La redoutable puissance militaire de la Chine

La paternité de l’Indo-Pacifique revient en réalité à Xi Jinping. Depuis son accession au pouvoir en novembre 2012, il a rompu avec la prudence de Deng Xiao Ping pour renouer avec le pouvoir à vie, le culte de la personnalité et l’idéologie maoïstes, tout en se lançant dans une expansion tous azimuts et en revendiquant la suprématie pour la Chine, ainsi qu’il l’a rappelé à l’occasion du centième anniversaire du Parti communiste chinois.

Cette politique de puissance a pour vecteurs la construction d’une redoutable puissance militaire, qui se déploie des mers à l’espace en passant par le cybermonde, ainsi que les nouvelles routes de la soie, qui permettent de projeter le modèle total-capitaliste dans le monde émergent. Elle s’est traduite par l’annexion de Hongkong au mépris des accords de rétrocession, par la construction d’une grande muraille maritime en mer de Chine qui met en danger la liberté de navigation dans les détroits, par les menaces sur Taïwan, par les représailles contre l’Australie, par l’offensive lancée contre l’Inde dans le Ladakh.

Elle s’accompagne de la constitution d’une vaste zone de libre-échange, qui permet d’exporter les normes et les technologies chinoises. Elle se prolonge par la constitution d’un réseau d’infrastructures essentielles dans la mondialisation par la prédation d’actifs, voire la prise de contrôle via la dette de pays entiers comme le Cambodge, le Sri Lanka ou le Monténégro, qui participent de la manœuvre d’encerclement de l’Occident.

À LIRE AUSSIPhébé – L’expansion chinoise se fait (aussi) à l’ouestLa Chine s’affirme donc sous Xi Jinping comme une menace systémique pour la démocratie, plus dangereuse encore que l’Union soviétique du fait de sa place centrale dans les chaînes de valeur industrielles et de son positionnement à la frontière des technologies clés : le numérique, l’intelligence artificielle ou la biomédecine. Elle se trouve ainsi à l’origine de la nouvelle guerre froide, dont le théâtre majeur n’est plus l’Europe mais l’Indo-Pacifique, qui concentre aujourd’hui les sources de la croissance mondiale ainsi que les risques liés à cette nouvelle guerre froide, à la prolifération nucléaire, à la multiplication des cyberattaques, à la poussée de l’islamisme ou au réchauffement climatique.

L’Indo-Pacifique s’impose donc comme la priorité des grandes puissances. Le pivot vers l’Asie décidé par Barack Obama en 2008, après avoir tardé à se concrétiser, a progressivement pris corps. L’Indo-Pacifique a été érigé depuis 2019 en théâtre d’opérations principal des forces américaines avant de devenir le cœur de la stratégie de Joe Biden, fondée sur le réalignement des États-Unis avec leurs alliés asiatiques et européens et sur une approche pragmatique de la Russie pour la détacher de la Chine.

Narendra Modi s’est rapproché de Washington

Le repositionnement de la stratégie américaine avait été préparé par le Japon de Shinzo Abe, qui s’est le premier référé à l’Indo-Pacifique pour fonder son rapprochement avec l’Inde. Par le dynamisme de sa démographie, qui dépassera celle de la Chine en 2027, comme par son potentiel économique, celle-ci joue un rôle clé pour contrer les ambitions impériales de Pékin. Sous l’effet de l’encerclement de l’Inde par les routes de la soie et de l’extension des affrontements militaires dans l’Himalaya, Narendra Modi, en dépit de son hostilité à l’Occident et de son attachement à l’autonomie stratégique de son pays, a entrepris de se rapprocher de Washington. L’Inde participe désormais pleinement au Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) avec les États-Unis, le Japon et l’Australie ainsi qu’aux opérations destinées à défendre la liberté de commerce et de navigation dans les détroits par lesquels transite la moitié de la consommation mondiale de pétrole.

Il n’est pas jusqu’à l’Europe qui ne se réfère à l’Indo-Pacifique, notamment avec la reconnaissance par l’Otan de la menace chinoise. Après des décennies d’aveuglement volontaire, l’Union a pris conscience lors de l’épidémie de Covid de sa dépendance envers Pékin pour les biens essentiels et de la mise sous influence chinoise de démocraties illibérales comme la Hongrie. Pour autant, les Européens demeurent très divisés, en particulier du fait de la diplomatie mercantiliste de l’Allemagne et de leurs moyens limités pour se projeter dans l’Indo-Pacifique alors qu’ils restent incapables d’assurer leur propre sécurité.

À LIRE AUSSILuc de Barochez – L’Europe écartelée entre est et ouestL’Indo-Pacifique constitue assurément le cadre pertinent pour endiguer le total-capitalisme chinois. Mais beaucoup reste à faire pour transformer l’idée en stratégie efficace. La coordination entre les États-Unis, l’Europe et les démocraties asiatiques mérite d’être renforcée et ne peut être placée sous la seule réassurance américaine comme en 1945. L’objectif reste d’éviter la confrontation armée avec Pékin, notamment en rendant très coûteuse la conquête de Taïwan. Et ce tout en conservant la supériorité militaire et technologique. En défendant le droit international et les droits de l’homme. En diversifiant les chaînes de valeur. En poursuivant le dialogue avec la société civile chinoise, notamment la jeunesse qui, à l’image des nouvelles générations de Hongkong et Taïwan, de Thaïlande ou du Myanmar, se reconnaît de moins en moins dans un pouvoir totalitaire et corrompu.

Le XXIe siècle est dominé par la confrontation entre la démocratie et les régimes autoritaires. La liberté politique ne se confond plus avec l’Occident. Sa survie se joue autour de l’endiguement du total-capitalisme chinois sur le théâtre indo-pacifique, mais le succès de cette stratégie dépend d’abord de la capacité des démocraties occidentales à se réinventer, à tenir leurs promesses, à assumer et à défendre leurs valeurs.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :