MEMORABILIA

La Chine à l’assaut du système multilatéral

Par PHILIPPE GELIE, LE FIGARO , 7 juillet 2021

(Extraits)

L’affirmation de la puissance chinoise a sauté aux yeux la semaine dernière lors des célébrations du centenaire du Parti communiste (PCC) à Pékin. Dans son discours, le président Xi Jinping a fermement mis en garde ceux qui croient pouvoir endiguer la montée en puissance de l’empire rouge. Cette agressivité se manifeste déjà contre les Ouïghours dans le Xinjiang, contre les démocrates à Hongkong, contre l’Inde dans l’Himalaya, contre les États riverains en mer de Chine, contre l’indépendance de Taïwan

Il est cependant un domaine où Pékin avance à pas plus feutrés: celui des organisations internationales, où l’entrisme chinois menace de subvertir le système et les valeurs de coopération multilatérale.

La Chine à l’assaut du système multilatéral

Pékin place ses pions. La Chine dirige quatre des quinze organisations spécialisées de l’ONU – le seul pays au monde à avoir la main sur plus d’une d’entre elles. Il s’agit l’Union internationale des Télécommunications (ITU) (Zhao Houlin, secrétaire général depuis 2014); de l’Organisation internationale de l’Aviation civile (OACI) (Liu Fang, SG depuis 2015); de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (UNIDO) (Li Yong, DG depuis 2013); et de l’Organisation des Nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) (Qu Dongyu, DG depuis 2019). Il faut y ajouter deux membres du secrétariat général de l’ONU: Liu Zhenmin, chargé des Affaires économiques et sociales, et Xu Hoaliang, responsable du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD), ainsi qu’une vice-présidente de la Cour internationale de Justice (CIJ), Xue Hanqin, qui siège depuis 2010.

La liste complète comprend encore 25 hauts responsables dans les postes les plus divers : Ren Minghui, assistant DG à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Wang Binying, DGA de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), Zhang Tao, DGA du Fonds monétaire international (FMI), Yang Shaolin, Directeur exécutif de la Banque mondiale, Jin Liqun, président de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), etc.

Stratégie d’État. Cette présence massive n’est pas due, bien sûr, à la seule compétence des fonctionnaires chinois. Elle est avant tout le résultat du volontarisme de Pékin, qui utilise tous les moyens à sa disposition. L’accession en 2019 de Qu Dongyu à la tête de la FAO en a fourni une illustration frappante. La Chine est d’abord partie à la pêche aux soutiens: celui de l’Ouganda moyennant l’engagement de bâtir un abattoir pour 25 millions de dollars près du ranch du président Museveni; celui du Cameroun en échange de l’annulation d’une dette impayée de 78 millions de dollars, etc. Puis, une délégation de près de 100 Chinois a débarqué à Rome pour le scrutin (contre une douzaine de personnes en général), armée de téléobjectifs pour filmer les délégations au moment du vote (théoriquement secret), demandant même à certains de présenter leur bulletin à la caméra pour prouver leur soutien à Qu. Comme les Occidentaux n’avaient pas réussi à s’entendre sur un candidat commun, les Européens soutenant la Française Catherine Geslain-Lanéelle, mais l’Administration Trump préférant le Géorgien Davit Kirvalidzé, Monsieur Qu l’a emporté haut la main. Il a aussitôt «remercié la mère patrie», plutôt que les délégations qui l’avaient élu…

Lire aussi : Comment la Chine prend le contrôle des organisations internationales, un vote après l’autre, dans le Wall Street Journal.

Le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, à l’ouverture de l’Assemblée générale de l’organisation le 24 mai 2021 à Genève. POOL / REUTERS

Cibles choisies. Pékin est particulièrement actif dans les institutions chargées d’élaborer et de surveiller le respect des normes internationales: IUT, OACI, OMPI mentionnées plus haut, mais aussi ISO(Organisation internationale de normalisation), IEC (Commission électronique internationale), 3GPP (Partenariat global pour la 3egénération de téléphonie)… Le patron chinois de l’IUT a ainsi pu défendre la technologie 5G de Huawei contre les accusations d’espionnage portées par les États-Unis ; il a également soutenu un nouveau protocole Internet critiqué par les Occidentaux parce qu’il faciliterait la surveillance et la censure.

Les Chinois s’emploient aussi à faire élire des représentants d’autres nations auxquelles les lient divers intérêts, principalement en Afrique, en Amérique latine ou en Asie centrale. Le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général éthiopien de l’OMS, désigné en 2017 avec l’appui de Pékin, est soupçonné d’avoir prêté une oreille complaisante aux allégations, dénégations et dissimulations de la Chinesur le déclenchement de la pandémie de Covid-19.

Retour sur investissement. Ces trafics d’influence portent leurs fruits politiques: lors de la 44e session du Conseil des droits de l’Homme en juillet 2020, deux déclarations ont évoqué la «loi de sécurité» imposée par Pékin à Hongkong dans le but de mettre au pas les militants pro-démocratie: l’une, approuvant la Chine, a été soutenue par 53 pays, l’autre, la condamnant, n’a reçu l’aval que de 23 nations occidentales. Selon un rapport du Warsaw Institute, Pékin utilise les organisations internationales comme «un outil pour légitimer ses actions et promouvoir sa vision de la politique fondée sur des principes tels que la souveraineté, la non-interférence et la coopération “gagnant-gagnant”.»Un autre rapport récent du Parlement britannique accuse le PCC de «chercher à prendre le contrôle des organisations internationales pour les transformer en armes à son service».

Se donner le beau rôle. En septembre 2020, la Chine a publié un rapport vantant son implication accrue dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU: entre 2008 et 2020, sa contribution financière est passée de 693 millions de dollars (9,4% du budget des OMP) à 988 millions (15,21%). Avec environ 2500 casques bleus déployés du Soudan au Liban et du Mali à la RDC, le contingent chinois dépasse celui des autres membres permanents du Conseil de sécurité. En outre, Pékin a offert une assistance militaire de 100 millions de dollars à la Force d’intervention de l’Union africaine et contribué à hauteur de 70 millions à 80 projets du Fonds spécial de l’ONU pour la paix et le développement (UNPDF). Dans d’autres domaines, la contribution chinoise n’apparaît pas toujours à la hauteur de son influence: à l’OMS, par exemple, Pékin n’était en 2020 que le 10e contributeur, pour 25 millions de dollars.

À LIRE AUSSI :Pékin veut conquérir la planète par le Sud

Le président congolais Denis Sassou Nguesso invité à Pékin pour les festivités du centenaire du PCC le 5 juillet. POOL New / REUTERS

Le revers de la médaille. Expert des relations entre la Chine et l’Afrique, Paul Nantulya explique dans un article du Monde comment Pékin «fait pression sur les pays africains» afin qu’ils votent contre eux-mêmes à l’ONU, les amenant par exemple à renoncer à leur demande d’augmenter le nombre de membres permanents au Conseil de sécurité. Des pressions «sur l’économie, avec les accords commerciaux; sur le financement des infrastructures – quelque chose d’essentiel pour les pays africains», explique Nantulya. En vingt ans, la Chine a multiplié par quarante ses échanges avec le continent noir et 25 pays africains affichent le plus haut niveau de dette envers elle. Le chercheur du Centre d’études stratégiques de l’Afrique, lié au Pentagone, a aussi étudié comment les entreprises de sécurité chinoises s’implantent le long des «routes de la soie» de Xi Jinping, ainsi que leur rôle en Afrique«Souvent, en contrepartie de son soutien, les Africains du Conseil votent comme la Chine», note-t-il. C’est également vrai à l’Assemblée générale, en particulier lors des sessions consacrées à la situation des droits de l’Homme au Xinjiang et à Hongkong.

Nous ne pouvions pas nous permettre d’avoir un voleur en série de brevets pour diriger l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelleMike Pompeo, ancien secrétaire d’État américain

Quelles parades? En 2020, Donald Trump avait choisi de quitter l’OMS, jugée à la solde de la Chine. Aussitôt, Pékin s’était engouffré dans la brèche, accordant à l’organisation une rallonge de 50 millions de dollars. La politique de la chaise vide ayant montré ses limites, son secrétaire d’État, Mike Pompeo, a mis sur pied avec les Européens une contre-attaque à l’OMPI, convoitée en 2020 par la Chine alors même que ses entreprises sont visées par plus d’un millier d’enquêtes du FBI pour vols de brevets ou de technologies. Dans cette enceinte, Washington a obtenu de limiter les membres des délégations et de garantir le secret du vote, puis a convaincu le candidat japonais et quelques autres de se retirer, pour finalement faciliter l’élection du Singapourien Daren Tang, contre la candidate chinoise Wang Binying.

Pour Richard Goldberg, ancien du Conseil de sécurité nationale américain passé à la Fondation pour la défense des démocraties, la décision de l’Administration Biden de «s’engager à nouveau» dans le système multilatéral est loin de suffire. L’OMC ou l’OMS «ont besoin du leadership américain et de réformes de fond», écrit-il dans Foreign Policy. Il préconise la nomination d’une personnalité chargée d’exercer une supervision sur toutes les candidatures aux postes onusiens. Il prône aussi le retrait ou le démantèlement d’organismes qu’il juge «irrécupérables», comme le Conseil des droits de l’Homme ou l’agence d’aide aux Palestiniens UNRWA. Linda Thomas-Greenfield, la représentante des États-Unis, s’est publiquement fait une priorité de «contrecarrer les manœuvres chinoises à l’ONU». «Washington doit mener une campagne de réformes agence par agence», estime Goldberg. Un autre bras de fer sino-américain se met ainsi en place, moins visible que sur d’autres terrains, mais tout aussi décisif.

Lire aussi : Agathe Roy. État des lieux: la Chine au sein du système onusien en 2020. Science politique. 2020. ffdumas-03024585f

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