MEMORABILIA

L’université Galatasaray ou la francophonie en péril

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LETTRE TURQUE. Les enseignants de l’université et du lycée francophones d’Istanbul payent les pots cassés des tensions entre la Turquie et la France.

Les tensions entre Paris et Ankara se repercutent sur l'universite et les lycees francophones en Turquie.
Les tensions entre Paris et Ankara se répercutent sur l’université et les lycées francophones en Turquie.© BULENT KILIC / AFP

Par Guillaume Perrier. Publié le 08/07/2021 LE POINT

En Turquie, Galatasaray est une institution. C’est vrai pour le club de football, mais surtout pour le lycée public francophone dont il est issu et enfin pour l’université du même nom, fondée en 1992 par les présidents Turgut Özal et François Mitterrand. Vitrine de la francophonie en Turquie, le prestige de cette université installée sur la rive européenne du Bosphore est aujourd’hui mis à mal. Les obstacles administratifs se multiplient face à son corps enseignant.

Les professeurs de nationalité française qui y officient se plaignent de retards et de complications dans l’obtention de leurs permis de séjour et de leurs autorisations de travail. Pour les délivrer, l’État turc exige désormais un certificat B2 en langue turque, un niveau qui s’acquiert après deux ans d’apprentissage intensif. Impossible à satisfaire dans les temps, protestent les intéressés. La mesure est réclamée par le Haut Conseil turc des universités (YÖK), au nom du principe de réciprocité ! En effet, selon un accord signé en 2020, les enseignants turcs des écoles publiques françaises doivent désormais présenter un niveau B2 en français… Ce qui est plutôt logique dans le cadre d’un enseignement francophone. Mais l’inverse est désormais exigé.

Nous sommes les otages d’un jeu politique.Un enseignant

« Nous sommes venus travailler dans une université qui symbolise l’amitié franco-turque, mais maintenant nous sommes les otages d’un jeu politique entre la France et la Turquie, avec lequel nous n’avons rien à voir », se plaint un professeur de l’université Galatasaray.

À LIRE AUSSIEn Turquie, un débat à 128 milliards de dollarsCe n’est pas nouveau. Le statut des enseignants de Galatasaray fonctionne comme un baromètre des relations bilatérales. Et quand un contentieux s’installe entre Paris et Ankara, que ce soit sur la reconnaissance du génocide des Arméniens, sur la candidature de la Turquie à l’UE ou plus récemment sur les tensions en Méditerranée, l’institution est la première à payer les pots cassés. Au lycée, un rapport de force s’exerce en interne entre la direction turque et la direction française et, à l’université, les relations sont souvent tendues entre les francophiles et les « francosceptiques ».

Gestes inamicaux

En général, les permis de travail finissent par être débloqués. Mais cette fois, la crise semble plus sérieuse. En avril 2019, les visites d’inspection et les pressions administratives se sont intensifiées sur Galatasaray. Le gouvernement turc entendait « contester les fondements légaux de la scolarisation d’enfants turcs dans ces établissements ». Il réagissait surtout au refus de la France de permettre à la Turquie d’ouvrir dans l’Hexagone des lycées religieux sur le même modèle que ceux qui essaiment en Turquie.

À LIRE AUSSICes jeunes Turcs qui ne veulent plus « baisser les yeux »Le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a assuré qu’il refuserait toute implantation d’écoles turques en France. « Je pense que nous avons aujourd’hui trop de gestes inamicaux qui nous viennent de la Turquie, nous avons trop d’inquiétudes sur ce que font déjà les autorités turques vis-à-vis des communautés turques en France, pour ne pas être très vigilants sur ce genre de projets », s’est justifié le ministre. Ankara assure que Jean-Michel Blanquer « n’a pas été correctement informé ». Et là encore, le pouvoir islamo-nationaliste d’Erdogan exige « la réciprocité ».

État d’urgence

Au-delà des relations franco-turques, Galatasaray subit aussi les conséquences de la reprise en main par le gouvernement turc. Depuis la tentative manquée de coup d’État en 2016 et l’instauration d’un État d’urgence liberticide, l’exécutif a le pouvoir de nommer les recteurs d’université et il n’hésite pas à y mettre des hommes de confiance. La nomination de Melih Bulu, il y a quelques mois, à la tête de la prestigieuse université anglophone du Bosphore (Bogaziçi) a provoqué une forte mobilisation des étudiants et des enseignants.

Dans un communiqué collectif, les enseignants français de l’université font remarquer que cette situation met en péril la coopération bilatérale et « va conduire à terme à la négation de ce que fut l’université Galatasaray, à savoir une université francophone d’excellence en Turquie ». « Aujourd’hui, on peut légitimement se poser la question de l’état réel de ce « fleuron » de la coopération scientifique franco-turque », précise le communiqué.

Déjà en chute libre ces dernières années au classement des meilleurs établissements, Galatasaray risque de perdre toute son attractivité. Le dossier fait partie des priorités de l’ambassadeur à Ankara Hervé Magro. Paris veut à tout prix maintenir cette coopération universitaire avec la Turquie, sans pour autant céder aux tentatives d’influence turques en France.

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