MEMORABILIA

Mila, la Liberté raillant l’opprobre

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Mardi 22 juin se terminait le procès des 13 cyber harceleurs de Mila, lycéenne isolée, pourchassée et menacée de mort depuis plus d’un an pour avoir critiqué l’islam sur les réseaux sociaux. Loin d’être tirée d’affaire, la jeune Iséroise continue à mener une existence carcérale, à l’abri des nouveaux inquisiteurs. 

Par  Edouard Lavollé,  Nicolas Clément. Publié le 8 juillet 2021 VALEURS ACTUELLES

Mila arrivant au Tribunal de grande instance, le 21 juin dernier. Crédit : Bertrand Guay/AFP.Partager cet article sur FacebookTwitterLinkedIn

Lundi 21 juin 2021. Il est aux alentours de 8 h 30. Le cortège de Mila pénètre dans les entrailles du tribunal judiciaire de Paris. La mine grave, engoncé dans sa robe d’avocat, Me Richard Malka jongle avec la forêt de micros et les flashs qui essaiment l’entrée de la salle d’audience. « Je défends une jeune fille qui, entre 16 ans et demi et 18 ans, a reçu plus de 100 000 messages de haine. Ils promettent de la liquider, de la lapider, de l’écarteler, de la décapiter, avec des photomontages de sa tête sanguinolente. » Treize prévenus âgés de 18 à 30 ans, d’origines sociales et de religions diverses (athées, musulmans et catholiques), sont jugés pour “harcèlement” et “menace de mort”.A LIRE Procès Mila : la haine à l’état pur condamnée

Le glaive de la justice…

Pour comprendre comment la France en est arrivée là, il nous faut remonter en janvier 2020, date à laquelle l’adolescente publie une vidéo sur Instagram où elle promet de « mettre un doigt dans le cul d’Allah ». Elle ne le sait pas encore, mais sa vie vient de basculer. « Qu’on lui broie le crâne, par pitié »« qu’elle crève sérieux » … À compter de cet instant, Mila entame sa longue noyade dans le flot torrentiel des insultes, menaces et intimidations sur les réseaux sociaux. Répétons-le : en un an et demi seulement, elle reçoit non moins de 100 000 messages haineux, soit 180 par jour. « Une lapidation numérique » , selon les termes de Me Malka.

En un rien de temps, son ostracisme virtuel se mue en excommunication physique. Quelques semaines après sa sortie “blasphématoire”, la jeune femme est déscolarisée et vit sous protection policière. « Je ne me vois pas d’avenir. Je ne me vois pas travailler dans quelques années », déclare la jeune fille à la barre lors de son audition, les yeux embués et rougis par l’émotion. « L’histoire de Mila me fait penser à celle de Salman Rushdie, auteur britannique ciblé par une fatwa de l’ayatollah Khomeini dans les années 1980 pour avoir blasphémé le prophète de l’islam », nous confie Jeannette Bougrab, secrétaire d’État sous Nicolas Sarkozy. Placée sous protection policière, pour ses idées laïques et sa proximité avec le défunt Charb, à la suite des attentats de Charlie Hebdo en 2015, l’auteur de Lettre d’exil (Les Éditions du Cerf) a même dû déménager en Finlande pour se faire oublier un temps. Six ans plus tard, force est de constater avec l’affaire Mila que la situation s’est aggravée… Une situation que la Justice ne peut plus tolérer. C’est en tout cas ce qu’affirme le président du tribunal : « Il y aura un avant et un après procès Mila. » Mieux, nous serions même « en train de poser les règles de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas ». De belles promesses appuyées par une plaidoirie vibrante de Me Malka : « Ce que vous avez à juger aujourd’hui, c’est une lapidation collective doublée d’un naufrage numérique. »

L’affaire Mila est avant tout le procès d’une jeunesse déconnectée de la réalité, davantage choquée par des propos blasphématoires que des menaces de mort. Elle « est le scanner d’une société qui sombre dans la violence et dans la haine », analyse Hassen Chalghoumi, imam de Drancy, également placé sous protection policière pour sa lutte de longue date contre l’islamisme. Mais aussi une occasion pour se « rassembler » contre les « extrêmes » et leurs discours « victimaires » . Une rhétorique à laquelle les juges ont d’ailleurs dû se confronter lors du procès… « Votre réponse, consistant à menacer de mort Mila, n’est-elle pas disproportionnée ? », demande le président du tribunal à Alyssa K., étudiante musulmane de 20 ans qui voulait voir « crever » l’influenceuse. « J’ai répondu à l’injure par l’injure », lui rétorque-t-elle avec nonchalance, loin de faire acte de pénitence. « J’en avais ras le bol de voir son nom dans mon fil d’actualité. J’ai tweeté sans réfléchir », assène de son côté Axel G., qui appelait lui aussi à la « retrouver » pour la « crever ».A LIRE Affaire Mila, 11 prévenus condamnés à des peines de prison avec sursis

La piètre défense des prévenus provoque des murmures d’affliction dans l’assistance. « On juge le degré zéro de la réflexion humaine », s’apitoie un membre du public. « Vous êtes la jeunesse de ce pays. Vous étudiez la mythologie, l’histoire. Comment pouvez-vous tweeter des horreurs pareilles ? », s’interroge le président du tribunal, médusé. Les témoignages se confondent. Enzo K., 22 ans, costume bleu sur le dos, s’avance à la barre. Le 15 novembre 2020, il repère le nom de la jeune fille dans les sujets les plus discutés sur Twitter. Échaudé par la vidéo postée par la jeune femme, il fulmine. Puis réagit : « Tu mérites de te faire égorger. Et enlève ta croix au passage, tu n’en es pas digne sale grosse pute », poste-t-il. À la barre, il sera le seul à se retourner vers Mila pour s’excuser. « J’ai fait une connerie. Je n’ai jamais voulu lui faire de mal, dit-il, manifestement sincère. Je me suis mal exprimé. Je regrette vraiment. Mila était dans son droit. »A LIRE « Il y en a qui n’ont pas envie de comprendre » : devant la presse, Mila lit les messages de haine reçus dans la journée

Au terme de deux éprouvantes journées d’audience, les réquisitions du parquet paraissent minces : des peines allant de trois à six mois d’emprisonnement avec sursis couplées à de 5 000 à 10 000 euros de dommages et intérêts. Sur les 13 accusés, un seul est relaxé, au bénéfice du doute. Le procès pour l’exemple attendra. « Peu importe le jugement, reprend Jeannette Bougrab. C’est elle qui écopera de la peine la plus lourde : vivre cachée toute sa vie, sous protection policière. »A LIRE Procès Mila : “Leur but est d’empêcher toute critique de la religion musulmane”

…et le bouclier médiatique

La main moite de la Justice posée sur son épaule, Mila peut également compter sur l’appui d’une poignée d’intellectuels engagés pour la défendre. Venant de tous horizons, ses soutiens n’ont presque rien en commun. À tel point que certains sont même célèbres pour avoir violemment croisé le fer sur les plateaux de télévision. Mais aujourd’hui, ces modèles de la laïcité convergent tous sur un point : “Pas de contrainte en matière de liberté d’expression !” Raphaël Enthoven, Gilles-William Goldnadel, Fatiha Agag-Boudjahlat, Hassan Chalghoumi, Jeannette Bougrab, Édouard Philippe… De gauche, de droite, du centre, chrétiens, juifs, musulmans ou athées, tous répondent présent à l’appel de la jeune femme. Et cet authentique “front républicain” fait bouger les lignes : à force de tweets et d’émissions, les comités de soutien de Mila ne cessent de s’étendre.

Au mois de juin, c’est au tour d’Anne Rosencher, directrice déléguée de la rédaction de l’Express, de marquer les esprits avec un éditorial touchant sur la nouvelle “Marianne aux piercings”. « Mon cœur de mère […] voudrait vous dire d’arrêter, s’écrie-t-elle le 15 juin, sur Europe 1. Mais mon cerveau de citoyenne, lui, ne peut qu’entendre votre détermination. » De quoi égayer les derniers jours d’une condamnée. Mais la joie procurée par ces abondantes manifestations de soutien ne peut être que de courte durée, tant elles restent minimes face aux imposants murs du silence qui cloisonnent l’affaire Mila.

Il faut bien l’admettre : seul un petit village d’irréductibles Gaulois lutte à mort pour la liberté de l’adolescente, tandis qu’une grande partie de la Gaule végète, soucieuse de ne pas hérisser le poil des nouveaux censeurs. Ou devrait-on dire une partie de la gauche… « Je m’étonne de ne pas avoir entendu les associations féministes voler au secours de Mila », ironise Gilles-William Goldnadel, avocat et chroniqueur à Valeurs actuelles. Car après tout, cette affaire est aussi celle d’une jeune lesbienne persécutée par des hordes d’hommes à la morale réactionnaire… Mais « les associations n’ont pas envie de me soutenir , regrettait Mila, sur le plateau de C à vous , le 15 juin. Ils essaient de trouver tout et n ‘importe quoi pour ne pas me défendre. » Difficile de la contredire. Surtout après les aveux de Lauren Bastide, journaliste et figure de proue du néoféminisme ayant confessé ne pas souhaiter prendre fait et cause pour elle. « Je ne soutiens pas publiquement Mila parce que je ne partage pas sa vision du monde raciste et irrespectueuse des musulmans de France », a-t-elle tranché, sans ambages.

« Il y a quelque chose qui gêne dans le profil de Mila, s’amuse une nouvelle fois Goldnadel. Elle ne semble pas être une victime de choix pour la gauche » … Dommage que notre lycéenne ne se soit pas appelée Michel Zecler, Théo ou Adama Traoré. Ou peut-être aurait-elle dû se nommer Alice Coffin, du nom de la conseillère EELV ultraféministe de la Mairie de Paris, « agressée » récemment par un militant identitaire ayant eu l’outrecuidance de lui offrir un bouquet de fleurs, lors d’une conférence. Un acte de galanterie décrit comme une agression d’extrême droite par l’auteur du Génie lesbien, qui a pu compter sur le soutien d’Éric Piolle, maire écologiste de Grenoble, dans cette terrible épreuve… À noter que ce dernier n’a toujours pas daigné adresser un seul mot réconfortant à l’endroit de Mila, quand bien même Raphaël Enthoven le lui a habilement fait remarquer sur les réseaux sociaux. « Aussi navrante soit-elle, cette affaire est aussi l’occasion de faire tomber des monuments de démagogie », nous glisse d’ailleurs le philosophe, oscillant entre peine et malice.

Ce pro-Mila de la première heure ajoute percevoir dans le silence de Piolle (et bien d’autres) une problématique qui hante toute la gauche : « La notion de “respect” envers les cultes. » Les tenants de la pensée universaliste ne reconnaissent que l’impératif de « respect envers les personnes », tandis que la “nouvelle gauche” en appelle au « respect de la religion », explique le professeur. Un débat épineux qui serait en passe de « scinder » son camp politique. Car si la portée de l’affaire Mila reste encore incertaine à ce jour, elle aura sans doute le mérite de mettre fin à un vieux débat : « Une chose est sûre , note Enthoven. Nous savons maintenant que quand les luttes convergent, elles finissent par s’opposer, et que pour combattre l’intersectionnalité, il suffira de la déconstruire. »

La timidité des cadors de La France insoumise depuis le début de l’affaire ne fait que le confirmer. D’habitude si prompts à monter au créneau pour défendre la veuve et l’orphelin, les députés LFI Alexis Corbière et Adrien Quatennens se sont contentés de sobres appels à respecter la législation pour endiguer le torrent de haine auquel l’adolescente fait face. « La loi interdit l’apologie du crime, l’appel à la haine ; par contre elle autorise la critique, la satire », a simplement rappelé l’élu du Nord, sur France Inter. « Marlène Schiappa ferait mieux de sanctionner », plutôt que de passer son temps à « parler », a de son côté jugé le parlementaire de Seine-Saint-Denis. Ces deux remarques datent de 2020… Depuis lors, les deux polémistes “insoumis” semblent être passés à autre chose. Même rengaine pour Jean-Luc Mélenchon, qui s’est contenté d’affirmer, à la sortie de l’Assemblée nationale l’année dernière, que la « critique des religions était libre » en France.

Un rappel des principes fondamentaux de la République qui ne semble pas avoir passé les portes du Conseil français du culte musulman (CFCM)… « Elle l’a cherché, elle assume », s’est écrié le délégué du CFCM Abdallah Zekri, en janvier 2020. Une saillie qui a encore le don d’irriter l’imam Chalghoumi : « Ils ont montré leur vrai visage », fulmine-t-il, pointant du doigt les ambiguïtés de l’instance sur la laïcité. Ne connaissant que trop bien ce que vit la jeune femme, le religieux rêve d’institutions musulmanes plus compatissantes, soucieuses d’entamer un dialogue : « Je suis prêt à l’inviter à la mosquée pour qu’elle parle avec des jeunes musulmans ! », affirme-t-il au passage, rappelant que l’adolescente pourrait tout aussi bien être « sa fille ». Drôle de République où le clergé est plus laïque que les descendants des Enragés. Où la gauche est plus bigote que les imams.

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