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Discours de chef d’État: «Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des Français»

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CHRONIQUE – La situation socio-économique exige un contrat social renouvelé.

Par Jean-Pierre Robin. LE FIGARO. 11 juillet 2021

Pour un chef de l’État, hors de question de jouer les capitaines de pédalo, mais quelle stratégie adopter et quel discours tenir dans une conjoncture confuse au possible? STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Tout en ayant érigé la laïcité au rang de religion d’État, la France n’interdit pas d’invoquer la divinité. «Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?» : on se souvient de cette comédie désopilante (2014) narrant les mariages «non conventionnels» des quatre filles d’un couple de bourgeois catholiques de Chinon. Aujourd’hui, c’est une autre formule qui nous interpelle, et elle est bien connue d’Emmanuel Macron dont on sait la prédilection pour la musique de Debussy. «Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes», s’écrie le vieil Arkel dans Pelléas et Mélisande. N’eût-on entendu ou vu qu’une fois l’opéra de notre compositeur national le plus fameux, c’est la réplique qu’on retient. Avec cette autre de Mélisande: «Je ne suis pas heureuse.»À découvrir

Voilà qui peut paraître un brin pompeux mais s’accorde avec le désarroi polymorphe qui est le nôtre. Les variants du Covid, l’insécurité économique et sociale, les reconversions professionnelles au forceps, les budgets impossibles à boucler, et pas seulement de l’État mais pour des millions de gens… Où que le regard se porte, la situation incite à la compassion. Pour un chef de l’État, hors de question de jouer les capitaines de pédalo comme certains ont qualifié méchamment François Hollande. Mais quelle stratégie adopter et quel discours tenir dans une conjoncture confuse au possible?

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Jamais les contradictions n’ont été aussi béantes et les incertitudes si piégeuses. Le pays compte 5,973 millions de demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi, dont 3,729 millions en chômage total, à quoi s’ajoutent les 2,3 millions de salariés en «activité partielle», indemnisés par l’État et restés dans leur emploi. Et pourtant, 44 % des entreprises déclarent avoir du mal à recruter, voyant là le premier frein à leur croissance selon les enquêtes de la Banque de France. Sur les deux années 2020 et 2021, l’État aura dépensé 50 milliards d’euros en aides de toutes sortes, dont les plans jeunes, pour «sauver l’emploi». Et pour ce qui est des statistiques, ça marche: malgré l’effondrement de l’économie, les indicateurs classiques ne se sont pas envolés, démentant les Cassandre. Reste que l’assistance pécuniaire ne saurait suffire à réparer ces millions de vies mutilées.Quel étrange projet anthropologique en effet de la part du chef de l’État que d’avoir fait de « la retraite, la mère des réformes »

Faudrait-il en faire plus pour la relance comme le préconisent les économistes keynésiens pur jus (Olivier Blanchard, Jean Pisani-Ferry, Philippe Martin du CAE), les plus loquaces du Landerneau et qui ont l’oreille de la macronie? «Pas besoin de soutien supplémentaire», répond François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la Banque de France, qui siège à la Banque centrale européenne ; il sait fort bien ce que font nos partenaires de la zone euro et ce qu’ils pensent de l’addiction française à la dépense publique.

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Autre contraste saisissant, d’un côté les 424 milliards d’euros d’endettement public que le gouvernement aura accumulés sur les trois exercices 2020-2021 -2022, selon ses propres dires, et de l’autre, la surépargne des ménages que la Banque de France prévoit à 180 milliards d’euros fin 2021. Cette divergence entre la débauche d’argent public peinant à relancer la machine et la thésaurisation des acteurs privés est perverse. Il faut craindre la formation d’une «trappe à liquidité» dénoncée dans les années 1930 par John Maynard Keynes dont ce fut la gloire de théoricien.

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Grand défi de l’heure

Rien de théorique en revanche dans la tête des Français. Ils affichent sans vergogne leurs préférences: sept sur dix (71 %) se déclarent opposés à un relèvement de l’âge de la retraite, selon le sondage Elabe réalisé la semaine dernière pour Les Échos, Radio Classique et l’Institut Montaigne. En même temps 62 % des sondés se disent «favorables à une hausse des impôts ou des taxes pour les foyers les plus aisés pour financer le système de retraite».

Dans la ligne des sondages précédents, ces opinions sans surprise n’en révèlent pas moins un malthusianisme malencontreux. Quel que soit le monde d’après, d’immenses réallocations de main-d’œuvre sont devant nous, compte tenu de la transition énergétique, de la révolution numérique et tout simplement des besoins et des changements de goût des consommateurs. «Un steward ne peut du jour au lendemain aller installer des pompes à chaleur chez les particuliers ou bien réaliser des soins au domicile des personnes âgées», note sur son blog Agnès Benassy-Quéré, l’économiste en chef de Bercy, qui juge ces réallocations des compétences professionnelles aussi délicates que nécessaires.

La mère des réformes n’est plus celle des retraites, mais celle de l’accès à l’emploiYves Veyrier, secrétaire général de Force ouvrière

Voilà à coup sûr le grand défi de l’heure et la principale préoccupation des Français: trouver sa place dans un univers de plus en plus volatil et précaire, exigeant mobilité et formation permanente, ce qui n’a jamais été leur fort. À cet égard, la ligne d’Yves Veyrier, le secrétaire général de Force ouvrière, n’est pas dénuée de sens: «La mère des réformes n’est plus celle des retraites, mais celle de l’accès à l’emploi.» Quel étrange projet anthropologique en effet de la part du chef de l’État que d’avoir fait de «la retraite, la mère des réformes» (sic), comme si l’inactivité était la clé de voûte d’une société!

Serait-ce en raison de son enjeu financier et de sa difficulté même – techniquement, politiquement – que ce projet aurait la prééminence sur les autres réformes, lesquelles deviendraient d’autant plus faciles à entreprendre que «le plus dur aurait été fait»? «On ne change pas la société par décret» : le chef de l’État devrait méditer la remarque d’une grande profondeur et datant de la fin des années 1970 du sociologue Michel Crozier, le premier à avoir diagnostiqué que la France était une «société bloquée». Rien de plus actuel. Plus que d’habileté, il faudra beaucoup de bienveillance en haut pour que revienne la confiance en bas. Et débloquer le pays.

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