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Gernelle – Pourquoi la réforme des retraites est un enjeu de civilisation

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ÉDITO. Emmanuel Macron, pour construire une Europe-puissance, doit en finir avec la retraite à 60 ans, un boniment qui entrave la France depuis quarante ans.

Gernelle - Pourquoi la reforme des retraites est un enjeu de civilisation
Gernelle – Pourquoi la réforme des retraites est un enjeu de civilisation

par Étienne gernelle Publié le 13/07/2021 LE POINT

Les retraites, ou l’histoire du plus gros et du plus coûteux mensonge de la VeRépublique… Tout a débuté en 1981, avec ce déni de réalité qui n’a pas grand-chose à envier à celui des antivaccins d’aujourd’hui : la retraite à 60 ans, à rebours de toutes les données démographiques. La faribole était déjà visible à l’époque : Jean-François Kahn, fondateur de L’Événement du jeudi et de Marianne, et qui n’est donc pas un suppôt de l’ultralibéralisme, comme on dit à gauche de la gauche, a raconté  dans son dernier livre (1) qu’il avait refusé de voter pour François Mitterrand au premier tour en raison de sa « conviction que l’on ne se dépatouillerait pas du passage démagogique à la retraite à 60 ans ».

Depuis, le bobard a été documenté jusqu’à l’écœurement. Les rapports sur le sujet sont si nombreux et volumineux que l’on pourrait s’en servir de matériau de construction : du Livre blanc de Michel Rocard, en 1991, aux  dernières prévisions du Conseil d’orientation des retraites (COR). Oh ! il y a bien eu des réformes : en 1993, 2003, 2010 et 2014 (si l’on est généreux). Sans jamais effacer la mascarade de 1981. Il est fascinant que l’on estime aujourd’hui souvent à 65 ans l’âge de départ à la retraite qui permettrait de restaurer un équilibre durable sans rogner les pensions. Soit la situation pré-1981… Par ailleurs, les régimes spéciaux, dont parlait déjà le rapport Rocard, sont toujours là. Pourquoi ? « Il est des consciences qui se soulagent comme des ventres », selon une formule attribuée à Bernanos. Macron fera-t-il exception ? Peut-être.

Audace ou procrastination ? Le président de la République a renoué  dans son discours de lundi avec un ton réformiste, annonçant notamment que le gouvernement se remettrait sur le dossier des retraites, précisant qu’il faudrait « travailler plus longtemps » et que les régimes spéciaux devaient être supprimés pour les nouveaux entrants. Curieusement, il a ajouté, sans que l’on en comprenne bien la logique, que la réforme ne serait pas lancée tant que l’épidémie ne serait pas « sous contrôle » et la croissance assurée. Audace ou procrastination ? Nous verrons à l’automne.

Attention, il ne s’agit pas ici que d’un sujet social, mais aussi, indirectement – osons les grands mots -, de civilisation. Macron a justement évoqué le travail comme source ultime du financement de la protection sociale. Il aurait pu ajouter que la France est aujourd’hui le pays où l’on travaille le moins de l’OCDE sur un cycle de vie. L’âge de la retraite n’est donc pas sans conséquences sur notre niveau… de vie.

Jouer en première division. Cette question qui fâche engage aussi notre destin parce que la folie française des retraites constitue, avec la dette italienne, l’un des principaux obstacles sur la route d’une Union européenne capable de faire émerger à une autre échelle la recherche, l’innovation et de grands projets. Bref, apte à jouer en première division, avec la Chine et l’Amérique. Un pas de géant a été franchi l’an dernier avec le plan de relance à 750 milliards d’euros dit « NextGeneration » : pour la première fois, les États membres ont accepté de financer de l’investissement pour partie avec de la dette commune. On a parlé de « moment hamiltonien », en référence à l’un des pères fondateurs des États-Unis. Mais toute la question est de savoir si ce premier pas sera le dernier ou si l’Allemagne, au départ réticente, se laissera convaincre de poursuivre. Un observateur très bien placé des relations franco-allemandes nous prédisait récemment une période rude entre Paris et Berlin. Pourquoi ? Parce que la sortie de crise se profilant malgré le variant Delta, la pusillanimité de la France en matière budgétaire exaspère à nouveau l’Allemagne, qui a le sentiment – non sans raison – que nous lui faisons les poches. Les retraites françaises, exception culturelle s’il en est, occupent une place particulière dans cette défiance. Elles représentent 25 % des dépenses publiques et sont le segment sur lequel la France est la plus dispendieuse par rapport à ses voisins. La poursuite de notre « quoi qu’il en coûte » social est à moyen terme un obstacle à un autre « quoi qu’il en coûte » – sur l’investissement celui-là – et à l’échelle européenne.

Voici le paradoxe Macron : partisan convaincu d’une Europe-puissance, il deviendrait, s’il n’allait pas au bout sur les retraites, un frein à ce grand dessein. « On n’est jamais aussi bien battu que par soi-même », disaient les Shadoks…

« Moment houellebecquien ». Le président français a été ces derniers mois aux premières loges pour constater que le chacun chez soi ne laissait pas assez d’espace aux grandes ambitions. Comment ne pas remarquer que le premier vaccin contre le Covid est sorti d’un laboratoire allemand, BioNTech, et que pourtant on ne parle que du « Pfizer », du nom du géant américain qui l’a industrialisé ? Aussi édifiante est l’histoire de Stéphane Bancel, le PDG français de Moderna, concepteur du second vaccin à ARN, et  qui expliquait au Point la semaine dernière qu’il n’aurait pu « faire grossir la boîte avec la même envergure en France, ça, c’est sûr ».

Il serait triste qu’au lieu de raconter le « moment hamiltonien » de l’Europe, les futurs livres d’histoire décrivent un « moment houellebecquien », actant, comme l’écrivain dans La Carte et le Territoire, notre renoncement à la puissance.

Surtout si parmi les causes de tout cela se trouvaient les hésitations d’un jeune président à l’idée de revenir sur un boniment électoral vieux de quarante ans… Que sera le « moment macronien » ? §

1. Mémoire d’outre-vies, tome 1, Éditions de l’Observatoire, 2021.

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