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Baverez – Guerres, l’Occident en échec

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ÉDITO. Afghanistan, Sahel… Les démocraties alignent les défaites. Dans un monde redevenu dangereux, la France et les États-Unis doivent revoir leur approche.

Burkina Faso, avril 2021. Emmanuel Macron a annonce en juin la fin de l'operation Barkhane.
Burkina Faso, avril 2021. Emmanuel Macron a annoncé en juin la fin de l’opération Barkhane.© FRED MARIE / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP

Par Nicolas Baverez. Publié le 19/07/2021 LE POINT

Les États-Unis et la France éprouvent la justesse de la formule de Machiavel qui rappelait qu’« on fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut ». Pour n’avoir pas réussi à faire la décision sur le plan militaire et pour avoir échoué sur le plan politique, les guerres d’Afghanistan et du Sahel s’achèvent par un retrait en forme de défaite contre l’islamisme. L’Afghanistan, en mettant en échec les États-Unis au XXIe siècle après l’Angleterre au XIXet l’Union soviétique au XXe, confirme son statut de fossoyeur des empires. Joe Biden a annoncé le départ définitif des troupes américaines d’Afghanistan pour le 11 septembre 2021, qui est déjà effectif avec l’abandon des bases de Kandahar et de Bagram. Il signe la défaite des États-Unis, qui est aussi celle de l’Otan. En vingt ans d’engagements, l’Amérique a enregistré plus de 2 400 morts et 20 000 blessés et investi en pure perte plus de 800 milliards de dollars. Son retrait laisse un pays promis à la guerre civile et au retour au pouvoir rapide des talibans qui contrôlent directement ou indirectement 320 des 398 districts du pays contre 78 pour le gouvernement de Kaboul.

Huit ans après l’opération Serval, Emmanuel Macron a rendu public le 10 juin dernier la fin de l’opération Barkhane. Fortes de 5 100 hommes, les troupes françaises engagées au Sahel devraient être ramenées à 3 000 à l’été 2022 et à 2 500 au début 2023. Elles ont obtenu de remarquables succès tactiques sur un terrain aussi vaste que l’Europe, en portant des coups très durs et en limitant les capacités d’action de l’État islamique dans le Grand Sahara et d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Et ce au prix de 57 morts et pour un coût de 1 milliard d’euros par an. Pour autant, l’échec stratégique est patent. Le djihadisme a gagné toute l’Afrique de l’Ouest jusqu’au golfe de Guinée, déstabilisant le Burkina et la Côte d’Ivoire. La population du Mali s’est retournée contre la France en raison des quelque 8 000 morts civiles et des 2 millions de réfugiés, mais aussi du fait de l’assimilation d’une opération extérieure au néocolonialisme, notamment sous l’effet des actions de désinformation conduites par la Russie. La légitimité de l’intervention est minée par les coups d’État au Mali et au Tchad, par la corruption et le double jeu des dirigeants, à l’exemple de la junte malienne qui a signé un accord de coopération militaire avec la Russie en 2019 et qui négocie en sous-main avec les groupes djihadistes.

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Grande illusion

En Libye, la France a gagné la guerre et perdu la paix ; au Mali, elle n’a pas réussi à gagner la guerre et a perdu la paix. La transition de Barkhane vers la force multilatérale Takuba, qui devrait compter 2 000 hommes dont 500 Français, relève de la grande illusion. La France est totalement isolée des Européens, qui n’entendent nullement s’engager dans une opération mort-née. Le transfert des responsabilités vers les Forces armées maliennes, qui ne sont ni opérationnelles ni autonomes en dépit de nombreuses années de formation, ou vers le G5, est chimérique. Il reste possible de neutraliser certains chefs djihadistes par l’usage combiné des forces spéciales et des armes aériennes. Mais la guerre contre le djihadisme au Sahel ne peut être remportée car la force des groupes de militants radicalisés réside dans la faiblesse et la complicité des États, Mali en tête.

L’Afghanistan et le Sahel s’ajoutent à la longue liste des guerres perdues par les démocraties depuis la fin de la guerre froide – Somalie, Irak, Syrie, Libye –, les succès se limitant au conflit du Golfe pour la libération du Koweït, aux Balkans et à la Côte d’Ivoire. Les raisons sont identiques. La défaite militaire découle toujours de l’échec politique, qui résulte de l’incapacité de transformer les premiers succès en développement économique et en stabilisation politique. La surestimation de la suprématie technologique et de la capacité à construire ou à reconstruire des États ou des nations va de pair avec la sous-estimation de l’adversaire. Celui-ci bénéficie du temps, de la connaissance du territoire, du soutien croissant de la population, de l’appui décisif de puissances régionales comme le Pakistan pour l’Afghanistan ou l’Algérie pour le Sahel, voire de l’intervention des démocratures russe et turque dans le cas de la Syrie ou de la Libye.

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Les démocraties du XXIe siècle sont désormais confrontées à la nécessité de redéfinir leur stratégie et de repenser leur rapport à la guerre. Loin de signifier l’adieu aux armes, l’âge de l’histoire universelle se traduit par une remontée de la violence et des menaces sur la liberté, qu’elles proviennent du djihadisme, du total-capitalisme chinois ou des démocratures. À l’inverse des nations libres, les régimes autoritaires, à l’image de la Chine avec la construction de sa grande muraille maritime, de la Russie en Crimée, en Ukraine et en Syrie, de la Turquie en Syrie ou dans le Haut-Karabakh, montrent en effet une grande efficacité dans l’usage de la force armée en combinant absence de limites dans l’exercice de la violence et objectifs stratégiques précis.

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Multiplication des cyberattaques

La conflictualité s’étend à de nouveaux domaines avec la militarisation de l’espace ou la multiplication des cyberattaques. Elle emprunte aussi des formes de plus en plus hybrides, qui font des opinions publiques une cible prioritaire par la désinformation ou les interférences dans la vie des démocraties. Or, dans le même temps, l’enchaînement des guerres perdues et la crise intérieure des nations libres, profondément déstabilisées par l’épidémie de Covid, provoquent une grande lassitude de leurs citoyens devant les enjeux et les charges de la sécurité extérieure.

« Il n’y a pas de longue guerre qui, dans un pays démocratique, ne mette en grand hasard la liberté. Tous ceux qui cherchent à détruire la liberté dans le sein d’une nation démocratique doivent savoir que le plus sûr et le plus court moyen d’y parvenir est la guerre », soulignait Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique. Les démocraties restent des régimes pacifiques, mais elles ne peuvent ignorer les menaces qui pèsent sur la liberté. Dans un monde redevenu très dangereux, elles ne peuvent s’offrir le luxe de se tromper de guerres, de s’enliser dans les mauvaises pour s’aveugler sur les plus nécessaires.

Il faut désormais choisir. Joe Biden a raison de donner la priorité à la réconciliation de la nation américaine et au défi global sans précédent que représente la Chine. La France, qui dispose de responsabilités particulières dans l’Europe post-Brexit, doit mettre à profit le débat de l’élection présidentielle pour clarifier sa doctrine et ses objectifs. Le front principal de la lutte contre le terrorisme est intérieur et ne relève que très marginalement de l’action des armées. La nouvelle frontière de nos forces armées ne se trouve pas dans la contre-insurrection ou les menaces asymétriques dont le Sahel est typique, mais dans la réponse aux conflits hybrides et au combat de haute intensité. Cela invite à combler rapidement nos lacunes en matière de qualité du recrutement, de modernisation des équipements, de retard accumulé dans les drones et la robotisation du champ de bataille, de résilience des forces armées et de la société.

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