MEMORABILIA

L’Empire élitaire contre-attaque…

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OPINION. Souvent caricaturé, le mouvement populiste n’est pas à proprement réactionnaire, selon nos auteurs. Au contraire, détaillent-ils, ce terme conviendrait bien mieux à cette élite fatiguée, mais encore remuante, qui ne peut accepter de voir son monde progressiste mourir.

L’Empire élitaire contre-attaque

Auteur

Sébastien LAYE Président du parti quatre piliers

Loïc ROUSSELLE Vice-Président du parti quatre piliers. Publié le 23 juillet 2021. FRONT POPULAIRE

-En 1994, dans la veine d’un Pareto des temps modernes, Christopher Lasch délivrait déjà ce constat visionnaire accablant pour les élites américaines de son époque, en pleine ère clintonienne : « Il fut un temps où ce qui était supposé menacer l’ordre social et les traditions civilisatrices de la culture occidentale, c’était la Révolte des masses. De nos jours, cependant, il semble bien que la principale menace provienne non des masses, mais de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie. »Dans La révolte des élites et la trahison de la démocratie, il arguait que les élites elles-mêmes avaient décidé de vivre à part, de faire sécession et ne se sentaient plus comme tributaire de la poursuite du bien commun. L’analyste Martin Guri (The Revolt of the Public) notait récemment que jusqu’à Ronald Reagan, peu ou prou, et, quel que soit leur patrimoine personnel, les présidents américains étaient perçus comme vivant dans la classe moyenne. À partir de Bill Clinton, leur réseau social devient celui des stars et des milliardaires. Un phénomène qui arrivera en France avec Nicolas Sarkozy, cautionné par Hollande (en couple avec une star) et amplifié par le couple Macron, plus à l’aise avec les Arnault et les youtubeurs stars qu’avec les classes populaires.

Nous avons toujours analysé ce que d’aucuns appellent populisme, non pas comme une idéologie sui generisou un parti, mais comme un moment : le populisme est la situation dans lequel se trouve un peuple à l’instant t de considérer qu’il n’est plus correctement représenté par ses élites (réelles ou autoproclamées). Pour le dire autrement, en utilisant les termes de Machiavel, quand la pensée du Palais n’est plus en phase avec la pensée de la Place Publique, le peuple fait sécession : il se retire sur son Aventin, tel le peuple romain lors de ses récurrentes secessio plebis. C’est ainsi qu’il faut analyser par exemple les récentes vagues d’abstention. Le « cause toujours tu m’intéresses » est un retrait de la vie citoyenne pour mieux la décrédibiliser et saper la légitimité de dirigeants, souvent technocratiques ou politicards, qui sont en décalage complet avec les attentes des masses.

À l’heure d’internet, comme le rappelle Michel Maffesoli, ce que le sociologue appelle la Puissance (souterraine, populaire, sociale) peut prendre le pas sur le Pouvoir (le pouvoir formel, réel, juridique) : c’est ainsi que la vague populiste a connu de réels succès entre 2016 et 2019. Succès électoraux là où l’absence d’extrêmes politiques clientélistes permettait de mobiliser en sa faveur une majorité de l’électorat (Brexit, victoire de Trump, victoire de Bolsonaro, Johnson, Kurtz, succès de M5 et de la Ligue en Italie), succès de rues lorsque le système politique ne permettait pas l’expression de cette vindicte populaire (Gilets jaunes, manifestants à Hong Kong, etc.).

La France n’a pas connu de création et donc de victoire du bloc populiste pour trois raisons. La première tient, nous l’avons dit, à la préexistence forte de partis d’extrême droite et d’extrême gauche. Alors même que leur logiciel politique est antérieur (et très différent) à la vague populiste, il n’en demeure pas moins qu’ils tentent de préempter la constitution d’un nouveau parti populiste. Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sont les ennemis objectifs du bloc populaire et les idiots utiles du macronisme élitiste en France par exemple. La seconde raison tient à l’attitude de la droite en France : si on constate que le populisme est surtout venu par la droite de par le monde (voir à ce sujet l’excellent ouvrage de Fabry et Portal, Islamogauchisme, populisme et nouveau clivage gauche-droite), la droite française, dominée par l’orléanisme et l’énarchie, s’est, elle, drapée dans une position (suicidaire électoralement) anti-populiste et élitiste, où elle court après Emmanuel Macron, sans que les électeurs préfèrent la copie à l’original. La troisième raison est la réaction apeurée de notre élite française.

Comme le rappelle Guillaume Bigot dans Populophobie, le parti élitiste du statu quo, après le Brexit et la victoire de Trump, sentant venir la menace en France, ne fut que trop heureux de jeter par-dessus bord le clivage gauche-droite au profit d’un jeune énarque, qui, drapé dans les oripeaux du Nouveau Monde et du renouveau lampedusesque, pouvait seul les sauver d’un vrai changement. Emmanuel Macron leur a fait gagner du temps avant la survenue de l’inévitable, d’où le fait qu’il fut encensé par la presse étrangère progressiste, et présenté — avec Trudeau — comme le dernier foyer de lumière de par le monde, avant d’être jeté à la poubelle par ces mêmes médias étrangers depuis l’élection de Biden. L’acte I du moment populisme mondial s’est donc arrêté aux portes de l’hexagone, du moins électoralement : car, puissance souterraine, il a bien sûr resurgi avec la crise des Gilets jaunes. Fin 2019, avec quelques revers en Italie et l’enlisement des Gilets jaunes, ce moment se heurtait à une phase de maturité et de consolidation.

Mais c’était sans compter sans la réaction aristocratique et élitaire, qui préparait sa contre-attaque et qui — divine surprise — sut capitaliser avec indécence sur les morts de la pandémie. La victoire en France de Macron en 2017 représente le modèle d’une telle contre-attaque élitaire. Il s’agit en premier lieu de mobiliser les médias et les intellectuels au profit de l’autoproclamé camp du bien et face au péril d’une grande partie de la population repeinte en camp du mal. À cet égard, le peuple ou les classes moyennes, précédemment valorisés par le discours officiel, sont stigmatisés, caricaturés, forcément incultes et xénophobes, en particulier pour les leaders de gauche. Ces derniers abandonnent la défense des masses populaires au profit des nouvelles idéologies : politiques identitaires, gender politics, woke, et islamogauchisme, servant des clientèles morcelées comme préconisées il y a une décennie par Terra nova. La seconde technique consiste à poursuivre la stratégie économique du pire : en l’absence de vraies réformes, le cadre des finances publiques est momentanément distendu afin d’acheter des clientèles, de saupoudrer certains intérêts particuliers et communautés (les banlieues, les jeunes, les restaurateurs) suffisamment pour être réélu. Enfin; et la précédente technique est aussi ici liée à ce troisième point, le bloc élitaire s’efforce de dévitaliser la vie politique et les oppositions en restreignant les libertés.

À cet égard, la pandémie lui a permis d’anesthésier toute forme de vie politique, du fait de l’impossibilité des rassemblements, des meetings, des manifestations. Même lors des épisodes d’amélioration sanitaire, le cadre de l’état d’urgence n’a pas été relâché. Aujourd’hui, avec le projet de pass sanitaire (et quel que soit l’avis que l’on peut avoir sur des vaccins qui font partie de l’arsenal utile dans la lutte contre la pandémie), l’avènement d’une démocratie illibérale est l’un des outils dans la panoplie du moment réactionnaire. Les réactionnaires sont historiquement ceux qui veulent revenir à l’ordre d’antan. Paradoxalement en France par exemple, les élites et les progressistes autour de Macron, ivres de rage face à leurs échecs et n’envisageant pas de céder le pouvoir, se sont lancés dans une contre-attaque réactionnaire contre les masses populaires avec moult efforts. Victoire de Biden, mise en place d’un pouvoir technocratique en Italie, impérialisme allemand évident en Europe, pass sanitaire, contrôle de nos libertés, mise en avant de l’idéologie woke : ces éléments sont autant de facettes du moment réactionnaire que nous vivons, piloté par une élite fatiguée, mais encore remuante qui ne peut accepter de voir son monde mourir…

Cette élite a un allié objectif de poids, qui est la fragmentation, ou l’archipellisation — pour reprendre le terme à la mode de Jérôme Fourquet — de la société française. Gustave le Bon, dans son analyse de la Psychologie des foules, faisait remarquer que les réactions des masses populaires étaient liées à une psychologie de groupe, transcendant les opinions individuelles, que seule une relative homogénéité des valeurs partagées pouvait faire émerger. Au sein d’une même tribu, unie par des rituels, le sacrifice individuel au profit du groupe, l’engagement patriotique par exemple, devient possible. Le bloc élitaire joue sur les divergences de valeurs entre les classes moyennes, les immigrés, les jeunes diplômés, les catholiques, etc. alors que lui est soudé autour des mythes du progressisme et du mondialisme.

Quand Rome a perdu son homogénéité, elle s’est effondrée sur elle-même. Le bloc populaire doit retrouver un dénominateur commun de valeurs (par exemple la reprise en main de notre destin et de nos libertés) s’il veut susciter une vraie réaction des masses. Ce sont probablement des moments de tristes passions que nous vivons, nous lecteurs et contributeurs de Front Populaire. Mais, pour finir avec une analogie un peu moins ronflante que nos citations précédentes, dans la trilogie Star Wars, tout commence avec un nouvel espoir, se poursuit en effet avec l’Empire qui contre-attaque, mais in fine le retour du Jedi consacre la victoire de la résistance et la fin de l’Empire. La lutte est longue, mais la conclusion inéluctable !

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