MEMORABILIA

Kamel Daoud – L’Occident ensablé

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Quand les États-Unis partent d’Afghanistan, quand la France réfléchit à quitter le Sahel, c’est une certaine idée de l’universalisme qui s’éteint.

Kamel Daoud - L'Occident ensable
Kamel Daoud – L’Occident ensablé

par Kamel Daoud. Publié le 07/06/2021 LE POINT

Loin des actualités vacancières, mais au cœur du sujet : l’opération militaire Barkhane. C’est-à-dire la présence française au Sahel, au cœur desséché de l’Afrique, pour mener la guerre aux califats ambulants et autres terrorismes confessionnaux.

Quand on vit en France, en Occident d’une façon générale, c’est là une question accessoire, entre la réouverture des terrasses ou l’écologie, à peine visible au-delà des murs des actualités. À peine si le nom évoque une province barbaresque du limes ancien. Pourtant, c’est le cœur de la question pour l’Occident : faut-il aller lutter contre le « Mal » à la source ou rester chez soi, et gérer son quotidien ?

Aujourd’hui, la présence militaire française est interrogée sur son utilité, son coût et son avenir. On commence à douter de l’utilité de cet interventionnisme d’anticipation. Et, effet domino, on commence à s’interroger sur le rôle de la France en dehors de la France, mais aussi le rôle de l’Occident en dehors de l’Occident. Autrefois, la réponse était aisée : on « y allait » pour « civiliser », convertir, construire, se loger ou exploiter, s’approprier. Aujourd’hui, le terrorisme impose une autre raison : on « y va » pour prévenir, empêcher la naissance de califats qui iront alimenter le terrorisme qui viendra frapper aux portes du Nord, avec plus de moyens, d’organisation et de zones d’influence et de recrutement. Autant tuer le monstre dans l’œuf.

Vieille question philosophique. Mais la stratégie ne convainc plus la collectivité : la bonne foi ou la politique préventive mondiale coûtent trop cher. En vies et en argent. Les États-Unis, après deux décennies de discours enflammés sur le rôle universel et la traque des « méchants », ont fini par plier bagage de l’Afghanistan. C’est toute la politique interventionniste et l’assistance mondiale qui sont remises en question. Le tour de Barkhane, l’opération française, devait arriver, et ses détracteurs puisent dans la débâcle américaine la preuve de l’inutilité d’aller si loin et au coût le plus haut. On remet en question l’efficacité militaire, le sens humain et l’avenir éventuel de cette intervention qui dure. C’est-à-dire qu’on revient à la vieille question philosophique de l’Occident qui a inventé l’universalisme et la croyance dans les devoirs qui vont avec et qui, aujourd’hui, ne sait plus quoi en faire.

Plus encore, les autochtones interprètent le repli de l’Occident au prorata des puissances idéologiques locales : on y acclame une victoire sur la « néocolonisation » en oubliant les décapitations futures, on se réjouit d’une défaite de l’Occident en fermant les yeux sur ses propres moyens de stabilisation, ou on regrette ce retrait car il ouvre la porte aux califats locaux. Comme au Nord, on voit au Sud, dans le possible départ des Français du Sahel, et de l’Occident en général, des territoires et du limes, une libération, une trahison ou une catastrophe.

Entre principe et calcul. Que faut-il faire au Sahel si on ne peut ni y rester ni le quitter ? Aider à construire des État forts, souverains, capables de faire front. C’est ce que réclament certains. Mais il est plus facile de le dire que de réussir à le faire : difficile de faire la part des choses entre le principe et le calcul, le jeu de gangs internationaux et les pratiques douteuses entre voisins, l’interventionnisme chirurgical et la vision si ancienne des zones d’influence, sa propre histoire nationale et l’histoire des lieux que l’on veut préserver du « Mal », sa vocation et ses moyens.

Selon les spécialistes, au Sahel (comme en Afghanistan pour les États-Unis) se joue quelque chose de fondamental pour l’avenir. De la France, de l’Occident et des pays voisins. On tente de l’ignorer en se cachant derrière la logique des chicaneries et des erreurs d’appréciation, mais il ne faut pas être un spécialiste pour comprendre que la question « Barkhane » est une question que l’on devrait tous assumer au Nord. Dans un palais ou assis à une terrasse. La vérité est qu’une sentinelle surveillant de nuit la ligne du désert angoissant est toujours la mieux placée pour poser les plus grandes questions et tenter la plus juste des philosophies : la sentinelle voit l’essentiel. Ailleurs, on aura tout le loisir de céder à l’inflation des réponses. Le Sahel, capitale de nos angoisses communes.

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