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Michel Wieviorka : « Les anti-passe sanitaire jettent leurs forces dans une bataille déjà perdue »

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Pour le sociologue Michel Wieviorka, le mouvement anti-passe sanitaire n’a pas vocation à perdurer car il est trop conjoncturel.

Propos recueillis par Cécile de Sèze. publié le 27/07/2021 L’EXPRESS

La contestation contre le passe sanitaire et son extension a encore rassemblé plus de 160 000 personnes ce week-end en France. Un mouvement hétéroclite avec une « diversité du profil des manifestants dans les cortèges », selon une note des renseignements territoriaux (RT) datée du 19 juillet, dont les éléments ont été révélés par Le Parisien. Ce rapport alerte par ailleurs contre une radicalisation du mouvement : « A l’instar de ce qui s’est passé durant la crise des gilets jaunes, plus le conflit durera plus le risque est grand que les plus déterminés et les radicalisés parviennent à prendre le contrôle ». 

Dans les slogans, des comparaisons, toujours plus extrêmes, aux camps de concentration, à l’apartheid ou à la Résistance, dénoncés par une grande partie de la classe politique. Et la contestation va parfois plus loin que dans la rue, avec la détérioration volontaire de différents centres de vaccination depuis une semaine. Onze sites vandalisés en huit jours, selon LCI. Ce mouvement anti-passe sanitaire qui gagne la France peut-il prendre de l’ampleur ou est-il destiné à rester un épiphénomène au regard de l’histoire ? Pour Michel Wieviorka, sociologue et auteur de Racismeantisémitismeantiracisme : apologie pour la recherche (La Boîte A Pandore), contacté par L’Express, il est « trop conjoncturel pour durer dans le temps ».  

L’Express : comment peut-on définir le mouvement anti-passe sanitaire ? 

Michel Wieviorka : Nous avons en notre possession diverses informations sur la structure du mouvement, elles nous viennent de l’observation des manifestations, deux journées, à Paris et dans plusieurs villes, suivies par la presse et les médias nationaux et régionaux ; des chiffres proposés par le ministère de l’Intérieur ; mais aussi, au-delà des seules manifestations, de sondages d’opinion sur le mouvement, et du suivi de ce qui circule sur les réseaux sociaux. Mais il n’y a pas encore d’étude en profondeur sur ce qu’il se passe, c’est trop tôt. C’est pourquoi il est compliqué d’en dessiner les contours avec certitude. 

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Cependant, sur la base des informations disponibles, on peut commencer à analyser ce mouvement et d’abord les manifestants, qui en sont la face active et visible – car il y a aussi les sympathisants, ou ceux dont l’expression se limite aux réseaux sociaux. Il y a donc d’une part ceux qui refusent sans nuance la vaccination, d’autre part ceux qui ne veulent pas du passe sanitaire, et enfin une opposition plus ou moins haineuse qui surfe sur ces enjeux et qui vise le chef de l’Etat. On peut distinguer chacune de ces significations, sachant qu’une même personne peut avoir des sentiments complexes et mêlés, et qu’il y a des gradations dans les refus et résistances. 

Selon un sondage paru dimanche, 35% des Français soutiennent le mouvement… 

Je pense qu’il s’agit pas seulement d’une adhésion au refus obstiné de la vaccination ou du passe sanitaire, mais plutôt d’une identification à ceux qui sont disqualifiés par le discours politique dominant, qui sont rejetés dans le non-sens, l’irrationalité pure. 

Le mouvement se nourrit-il de théories du complot ? 

La contestation contre la vaccination doit beaucoup aux réseaux sociaux et à internet, c’est là où elle s’informe et cela relève parfois du complotisme, qui n’est pas né hier. Le côté ‘anti-passe’ peut comporter une paranoïa sociale, on pense alors qu’il est fait pour surveiller, contrôler… 

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Mais on ne peut pas ignorer la piètre communication du pouvoir. A l’entendre, il a raison en permanence. Or il y a eu de graves carences et maladresses de la part du gouvernement. Il est trop facile de tout renvoyer au complotisme, alors que la com’ officielle a été si souvent fallacieuse. Par ailleurs, rejeter les anti dans le non-sens renforce la méfiance, alors qu’il faudrait restaurer la confiance en la parole gouvernementale. 

A quel point le mouvement peut-il se radicaliser ? 

Il a son aile radicale, ses excès, ses violences. S’en prendre à une permanence parlementaire ou à un centre de vaccination, c’est grave. Les comparaisons historiques extrêmes avec les pires horreurs de l’Histoire ne sont pas acceptables. Ce ne sont d’ailleurs pas forcément les mêmes qui commettent des violences et ceux qui se comparent à des victimes de la Shoah. Et surtout, beaucoup sont venus, bon enfant, pour simplement manifester. Je ne pense pas que ce mouvement soit en lui-même singulièrement violent.

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D’autre part, le passage au politique en fait limité, apporte une autre radicalisation verbale, comme si ce mouvement pouvait se transformer en masse de manoeuvre pour l’extrême droite. De même que l’on ne pouvait pas confondre les gilets jaunes avec le Black bloc, ici c’est s’interdire de réfléchir à ce mouvement que de le réduire à ses excès. 

S’il perdure dans le temps, il pourrait finir par se radicaliser, pensent les renseignements territoriaux… 

Ce mouvement est beaucoup plus conjoncturel que celui des gilets jaunes. Il se construit à un moment moment de bascule, dans une période où la vaccination devient la règle. Le mouvement ne pourra pas perdurer parce qu’il jette ainsi ses forces dans une bataille déjà perdue. Avec pour certains un erreur d’analyse politique : ceux qui sont hostiles à Emmanuel Macron auraient intérêt à ce que l’on entre dans les débats proprement politiques de l’ère post-vaccination, plutôt que de rêver à l’échec de sa stratégie sanitaire. 

Peut-on comparer le mouvement anti-passe sanitaire et les gilets jaunes ? 

Ce n’est pas un mouvement social comme l »était celui des gilets jaunes. Ici, les acteurs mettent en avant des préoccupations qui vont au-delà de la politique, qui touchent à l’éthique, à la morale, qu’on soit d’accord ou pas, à des croyances, et non des revendications sociales. Ou bien ils ont une conception de la vie en société, une philosophie politique de type libertarien : ‘je fais ce qui me convient, ce n’est pas à l’Etat de dicter ce que je fais de mon corps’.  Sur le même sujet

En revanche, les deux mouvements peuvent se ressembler dans leurs modes d’action : l’organisation via les réseaux sociaux, l’horizontalité de la mobilisation, l’absence de vrais leaders. Mais le sens de la mobilisation est différent. Certains gilets jaunes peuvent néanmoins se reconnaître dans le mouvement anti-passe sanitaire, les deux registres diffèrent sans être incohérents. Et le côté anti-Macron, contre le pouvoir actuel, les rapproche. 

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