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Le tandem Russie-Turquie prêt à combler le vide laissé par les Occidentaux

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DÉCRYPTAGE – Malgré des positions à fronts renversés sur plusieurs théâtres d’opérations, la relation entre les deux pays résiste à toutes les intempéries.

Par Isabelle Lasserre. LE FIGARO 29 juillet 2021

-Après avoir chassé les Occidentaux de Syrie, de Libye et du Haut-Karabakh, la Turquie et la Russie, main dans la main, s’apprêtent à prendre la place des États-Unis à Kaboul. Alors que les Américains se retirent d’Afghanistan après une guerre de vingt ans, et avec eux les autres forces de l’Otan, laissant le terrain aux talibans qui progressent à grande vitesse, la Turquie a proposé à Washington d’assurer la sécurité de l’aéroport de la capitale. «Qui tient l’aéroport tient la ville»,commente un officier général français.

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En prenant l’aéroport de Kaboul, principale porte de sortie d’Afghanistan pour les étrangers, Ankara s’offre un levier sur les forces internationales qui resteront dans le pays, environ 500 soldats américains dans la zone verte et les expatriés, diplomates et humanitaires. En cas d’évacuation, ils dépendront d’Ankara pour assurer leur sécurité. Ou de ses supplétifs, car selon certaines sources, la Turquie pourrait exporter en Afghanistan, comme elle l’a déjà fait en Libye, des mercenaires syriens employés par la société militaire privée Sadat. Si les négociations, notamment financières avec les Américains, vont à leur terme, le président Erdogan espère aussi un apaisement des conflits qui l’opposent à la Maison-Blanche. Il s’offre par ailleurs l’occasion d’installer la Turquie comme un acteur clé en Asie centrale.

Le changement des rapports de force en Afghanistan est également un aimant pour la Russie, qui a augmenté sa présence militaire et diplomatique en Asie centrale pour empêcher que les violences perpétrées par les talibans ne déstabilisent les anciennes républiques soviétiques. Le Kremlin redoute un afflux de réfugiés dans les pays voisins de l’Afghanistan, ainsi que la création de refuges pour les groupes djihadistes, qui menaceraient à terme son influence dans une région qu’il considère toujours comme son pré carré. Depuis l’avance des talibans jusqu’aux postes frontières de l’Afghanistan, la Russie a mené des exercices conjoints avec l’Ouzbékistan et surtout le Tadjikistan, qui partage 1200 kilomètres de frontières avec son turbulent voisin.

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En cas de besoin, Moscou a promis«des efforts additionnels». Le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, en a parlé la semaine dernière avec les autorités du Tadjikistan, où des centaines de soldats afghans fuyant l’avancée des talibans se sont déjà réfugiés. La Russie pourrait aussi déployer en Asie centrale les mercenaires de son groupe privé Wagner et consolider son influence dans la région en s’appuyant sur des seigneurs de guerre locaux. En quelques semaines, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ont jeté les bases d’un partage d’une nouvelle zone d’influence.

Syrie, Libye, Caucase…

Bien que soutenant des camps opposés, la Russie et la Turquie ont déjà en partie accaparé, avec l’Iran bien sûr, la Syrie et la Libye. Au Sahel, les deux pays ont exporté des mercenaires syriens, pro-Assad pour Moscou, rebelles islamistes voire djihadistes pour Ankara, la société de mercenaires Sadat, le pendant turc de Wagner, étant soupçonnée d’entretenir des liens avec l’État islamique au grand Sahara (EIGS). En 2017, les deux pays avaient travaillé main dans la main pour créer des«zones de désescalade» en Syrie.

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Ils avaient aussi créé le Groupe d’Astana, pour doubler le laborieux processus de négociations de l’ONU à Genève. Les Turcs ont également attaqué les alliés kurdes de la coalition anti-Daech au nord-est de la Syrie. La Russie a installé des bases militaires en Syrie, et la Turquie en Libye.

Dans les deux pays, leurs interventions militaires, en grande partie basées sur les mercenaires étrangers, ont fait monter le niveau d’intensité et provoqué un effet d’éviction des Occidentaux, qu’ils soient militaires, experts, journalistes ou diplomates.

La Russie et la Turquie ont également marginalisé les Occidentaux dans le Haut-Karabakh, pendant la guerre de six semaines qui a opposé, à l’automne 2020, l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Moscou et Ankara ont imposé un règlement politique et militaire dans le Caucase, marginalisant le Groupe de Minsk, chargé depuis 1992 par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) de trouver un règlement de paix entre les belligérants.

La France et les États-Unis, coprésidents du groupe avec la Russie, n’avaient même pas été tenus au courant de l’initiative de Vladimir Poutine. Si le président russe a rappelé, à cette occasion, qu’il était le principal maître dans la région, Recep Tayyip Erdogan s’est offert une nouvelle influence sur les anciennes terres ottomanes du Caucase ainsi qu’un corridor de circulation jusqu’à la mer Caspienne et l’Asie centrale.

Alliance stratégique

Malgré des positions à fronts renversés sur plusieurs théâtres d’opérations, la relation entre la Turquie et la Russie, que beaucoup ont décrite comme fragile et éphémère, résiste à toutes les intempéries. Avant tout destinée à chasser les Occidentaux de la Méditerranée et des zones d’influence des anciens empires ottomans et soviétiques, elle a acquis avec le temps une dimension stratégique. Cette alliance contre l’Europe et les États-Unis se concrétise aussi dans le domaine des armements, avec l’acquisition par la Turquie d’un système de défense antimissile incompatible avec les standards de l’Otan, les S400.

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À cet égard, les exercices militaires menés sur la base aérienne turque de Konya fin juin début juillet avec le Qatar et ses avions Rafale, ont fait grincer des dents la France et ses alliés. Les forces aériennes turques ont eu tout le loisir d’observer de près les performances des chasseurs français, dont la Grèce s’est équipée. «L’exercice a peut-être aussi permis de fournir certaines informations aux Russes», s’inquiète un officier français.

La prochaine cible du couple russo-turc sera-t-elle le Liban? Erdogan y développe en tout cas sa politique d’influence auprès des communautés sunnites. Vladimir Poutine aimerait bien lui aussi y poser un pied. Il s’est récemment posé en défenseur des minorités chrétiennes du Liban, affirmant que si la France se montrait incapable de les protéger, lui le ferait…

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