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Rapprochement Chine-talibans : « Pékin veut sécuriser ses intérêts dans la région »

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Pékin a tout intérêt à bien s’entendre avec les talibans, aux portes du pouvoir en Afghanistan. En jeu, des intérêts sécuritaires mais surtout économiques, explique le chercheur Andrew Small.nLe ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi en compagnie du taliban Abdul Ghani Baradar.

L’EXPRESS. 30 juillet 2021

-La photo a hérissé Ashraf Ghani, le président afghan. Côte à côte, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, et le mollah Abdul Ghani Baradar, numéro 2 des talibans. Les deux hommes se sont entretenus, en Chine, le 28 juillet. « Les talibans sont une force politique et militaire cruciale en Afghanistan », a affirmé le chef de la diplomatie chinoise. Pékin a tout intérêt à bien s’entendre avec les rebelles afghans aux portes du pouvoir dans le pays. Pour la Chine, l’enjeu est à la fois sécuritaire et économique, explique Andrew Small, chercheur au German Marshall Fund of the United States, auteur de The China Pakistan Axis (Oxford University Press, 2015, non traduit). 

L’Express – Pourquoi la Chine se rapproche-t-elle publiquement des talibans ? 

Andrew Small : L’approche de Pékin est pragmatique. Le départ des troupes américaines avant la consolidation d’un accord de paix met les Chinois dans l’embarras, car ils savent très bien qu’une partie du fardeau – maintenir la sécurité dans la région – risque de leur revenir. Ils espéraient que les États-Unis pourraient maintenir une présence résiduelle suffisante jusqu’à ce qu’un accord soit conclu. Il n’en est rien. Pékin est l’un des perdants du retrait américain. Du reste, le régime communiste a toujours vu ce départ comme dirigé contre eux, puisqu’il entre dans le cadre de la stratégie américaine du « pivot » du Moyen-Orient vers l’Asie pacifique. Pour les Chinois, c’est la double peine : sur leur flanc est, ils sont dans le collimateur des Américains qui veulent renforcer leur leadership en Asie pour contrer la puissance de l’Empire du milieu. A l’ouest, ils se retrouvent avec une nouvelle menace dans leur arrière-cour.  L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’app

Que craint Pékin ?  

Le risque le plus direct concerne la courte frontière de 76 kilomètres que partage la Chine avec l’Afghanistan. Les talibans y ont gagné du terrain. Or, de l’autre côté, il y a le Xinjiang, où vit la communauté Ouïghour, à majorité musulmane, réprimée par Pékin. La Chine veut éviter toute contagion de militants terroristes dans cette zone. Le risque d’un débordement direct à la frontière me semble toutefois assez minime, car il n’y a jamais eu de passage très important à ce niveau-là entre la Chine et l’Afghanistan. La région est extrêmement montagneuse et difficile d’accès. En revanche le soutien matériel en armement, comme cela a pu se faire par le passé en Asie centrale, inquiète la Chine. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle a un poste à la frontière du Tadjikistan et de l’Afghanistan. LIRE AUSSI >> Afghanistan : « Il y a un sentiment général d’inévitabilité de la victoire des talibans »

Mais la plus grosse préoccupation liée à la résurgence des talibans concerne le Pakistan, le dernier pays que la Chine voudrait voir déstabilisé, tant ses intérêts économiques y sont importants, avec notamment le projet d’infrastructures géant des Nouvelles routes de la soie (au moins 25 milliards de dollars investis). Pékin s’inquiète d’autant plus qu’une attaque terroriste a tué il y a quelques jours 9 Chinois au Pakistan. Elle a été menée par le Mouvement islamique du Turkestan oriental – soutenus par les Pakistanais, selon la Chine, qui redoute que ce groupe terroriste grossisse et cible ses intérêts et ses ressortissants dans la région. 

Plus que l’Afghanistan, l’enjeu pour la Chine est donc que la région ne soit pas déstabilisée…  

Absolument, car les intérêts politiques et économiques de la Chine dans la région ont pris des proportions énormes ces vingt dernières années. Il n’est pas question pour Pékin d’avoir un voisinage instable. C’est pourquoi je ne crois pas que l’on puisse interpréter le rapprochement avec les Talibans sous le seul prisme des intérêts économiques de la Chine en Afghanistan. Bien sûr, dans un scénario idéal, elle pourrait exploiter les ressources en minéraux et en cuivre du pays, utiliser l’Afghanistan comme un corridor vers l’Asie centrale et investir dans des projets d’infrastructures. Mais cela nécessiterait une situation beaucoup plus stable qu’actuellement. 

Sur quoi peuvent s’entendre Chinois et talibans ?  

D’abord, il faut comprendre que les deux parties ont toujours parlé. Lorsque les talibans gouvernaient entre 1996 et 2001, des responsables et des agents de renseignement chinois les rencontraient régulièrement. Leurs arrangements étaient assez similaires à aujourd’hui : les talibans assuraient qu’aucune attaque sur leur sol ne touche les intérêts chinois, en échange de quoi Pékin les soutenait, de manière plus ou moins souterraine.  

Les Chinois ont été parmi les seuls États – avec le Pakistan et peut-être l’Arabie saoudite – à maintenir une relation continue avec les talibans. Au pouvoir, les talibans cherchaient des investissements, de la reconnaissance diplomatique… Beaucoup de contacts se sont noués à la faveur du régime de sanctions mis en place par les Nations unies à l’époque. En mars 2001, la destruction, par les talibans, des monumentales statues de Bouddha, à Bamiyan, dans le centre de l’Afghanistan, a refroidi la relation avec la Chine. Mais même après le 11 septembre, même lorsque les talibans étaient en exil au Pakistan, la Chine leur fournissait un soutien matériel et financier, gage de tranquillité.  LIRE AUSSI >> Afghanistan : après les Américains, le chaos ?

Pour les talibans, entretenir une relation directe avec la Chine, premier partenaire du Pakistan, était aussi un choix stratégique intéressant, qui leur donnait plus de marge de manoeuvre vis-à-vis de Karachi.  

Cette relation est-elle fiable ?  

Il demeure toujours une méfiance mutuelle. Pour la Chine, l’agenda religieux et idéologique des talibans, leur influence potentielle auprès d’autres militants dans la région sont inquiétants. Et Pékin connaît très bien les limites du « partenariat » avec les talibans : s’ils peuvent s’engager à éviter que des attaques aient lieu contre les intérêts chinois, les talibans ne livreront jamais à la Chine des Ouïghours, contrairement aux Pakistanais ou à d’autres États d’Asie centrale.  

Quelle est la marge de manoeuvre des Chinois vis-à-vis des talibans ?  

Si les talibans reviennent au pouvoir par la force, ils vont chercher la même chose qu’en 1996 : un soutien diplomatique et économique. Là, la Chine peut peser. Elle pourrait par exemple avoir un rôle bien plus actif qu’il y a 30 ans au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, où son influence est beaucoup plus importante. Pékin a aussi plus de ressources économiques qu’à l’époque, ce dont les talibans sont bien conscients. Enfin, ils connaissent l’influence de la Chine auprès du Pakistan, leur partenaire numéro 1 et savent que s’ils ne s’entendent pas avec les Chinois, cela peut leur nuire.  

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