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Sur les côtes françaises, le fléau des vols de bateaux

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ENQUÊTE – Chaque été, près de 1200 bateaux de plaisance sont dérobés par des bandits des mers. Seulement 5% sont retrouvés par les autorités.

Par Margaux d’Adhémar LE FIGARO. 29 juillet 2021

Comme toutes les nuits, la capitainerie du cap d’Agde patrouille pour assurer la sécurité des plaisanciers et des 5000 bateaux de l’un des plus grands ports de plaisance de France. Il faut dire que depuis le vol, l’été dernier, de deux bateaux au Grau-du-Roi et à Saint-Laurent-d’Aigouze, à seulement quelques kilomètres du cap d’Agde, les agents de surveillance sont aux aguets. «Il y a beaucoup de monde ici, des gens de passage. S’assurer qu’il n’y a pas de voleurs n’est pas aussi facile que dans un port de 200 bateaux, où tout le monde se connaît et où les plaisanciers se surveillent mutuellement», explique au Figaro Benjamin Moreno, responsable de la sécurité du cap d’Agde depuis une quinzaine d’années. Avec sept autres agents, il assure une présence physique 24 heures sur 24, surveillant également les environs grâce aux 12 caméras reliées à la police municipale. «Si on a un doute, on demande à la personne le nom de son bateau : si elle ne le connaît pas, nous savons immédiatement que c’est un voleur. Il arrive que nous attrapions des jeunes comme ça, qui piquent un bateau pour une soirée», rapporte le gardien du port.

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Mais si certains bateaux sont volés le temps d’une nuit pour faire la fête et retrouvés au petit matin, la plupart mettent les voiles et ne reviennent jamais, au grand dam des propriétaires, qui ne se doutent pas que leur bateau a été reconverti par des voleurs chevronnés pour le trafic de stupéfiants ou le transport de migrants.

Des organisations criminelles internationales qui écument les ports français

Il y a seulement deux semaines, sept personnes soupçonnées de vols de moteurs de bateaux en Bretagne ont été interpellées en Roumanie : la fine équipe agissait de nuit, ciblant les mouillages des navires de plaisance dans le Finistère, le Morbihan et les Côtes-d’Armor. Grâce à un travail de rapprochement en collaboration avec Europol et l’Office Central de Lutte contre la Délinquance Itinérante (OCLDI), les gendarmes ont pu dénombrer 30 vols de moteurs. «Ces derniers étaient stockés puis confiés à des entreprises de transports, qui les ont amenés en Roumanie à Calafat, sur les bords du Danube, afin d’y être revendus via l’équivalent roumain du Bon Coin», rapporte au Figaro le colonel Florian Manet, commandant de la section de recherches de Bretagne. «C’est un classique, et c’est la raison pour laquelle on retrouve rarement les bateaux : le voleur ne s’arrête jamais dans le port d’à côté», glisse au Figaro le commandant de la section de recherches de la gendarmerie maritime Franck Vayne. «En général, les voleurs traversent un océan pour se rendre en Amérique du Sud, au Maghreb ou dans les Balkans, où la mafia locale revend les bateaux ou les utilisent pour leurs trafics», poursuit le militaire.

Les voleurs ciblent en général les voiliers de la côte atlantique, ceux qui font entre 10 et 16 mètres et qui sont dotés d’une autonomie permettant de traverser de grandes distancesFranck Vayne, commandant de la section de recherches de la gendarmerie maritime

Mais si certains malfaiteurs préfèrent se limiter au vol de pièces, d’autres, plus téméraires, voient les choses en grand et n’hésitent pas à s’emparer de larges voiliers, pour transporter plusieurs centaines de kilogrammes de drogue. «Ils ciblent en général les voiliers de la côte atlantique, ceux qui font entre 10 et 16 mètres et qui sont dotés d’une autonomie permettant de traverser de grandes distances», précise le commandant Vayne. Lors d’un vol de bateau, ce sont ces critères qui permettent à la gendarmerie maritime de déterminer si oui ou non le bateau a été volé dans le cadre d’une organisation criminelle. Ce fut le cas du voilier «Marseval», volé au cap d’Agde et localisé par les enquêteurs il y a quelques jours : grâce à une large diffusion sur les réseaux sociaux, le navire de plaisance a été intercepté non loin des îles de La Gomera, aux Canaries. L’un des deux voleurs a été interpellé par les autorités espagnoles et devrait être prochainement extradé vers la France : il risque jusqu’à plusieurs années de réclusion criminelle.

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Retrouver un voilier et son voleur reste toutefois un fait rarissime : loin d’être des novices en la matière, les voleurs de bateaux sont souvent des professionnels aguerris, ceux qu’on surnomme les «vor», les «voleurs dans la loi», explique Franck Vayne. Constitués en «équipes à tiroirs», ces hommes de seconde main venus des pays de l’Est et commandités par des groupes mafieux écument un secteur durant environ un mois avant de commettre le vol. «Les bandes sont constituées généralement de Moldaves, de Polonais ou de Lituaniens. Ils enchaînent les nuits dans des fourgons ou des hôtels à bas prix jusqu’à trouver un port où la filière fonctionne bien. Ils s’y fixent jusqu’à avoir épuisé leurs ressources. Ainsi, l’année dernière, nous avons arrêté une équipe de quatre Polonais à qui nous avons reproché plus d’une soixantaine de vols de bateaux et de moteurs», se rappelle le gendarme.

Après avoir commis le vol, l’affaire est réglée en quelques heures : les malfaiteurs maquillent le bateau d’un coup de peinture et changent le nom et l’immatriculation. Difficile dans ces conditions de retrouver le navire : «les vols de bateaux sont pour nous des scènes de crime très complexes car évanescentes», explique le colonel Manet, «une fois que le bateau est volé, il n’y a plus de traces, contrairement à un vol dans un appartement, où les voleurs laissent souvent des traces d’effraction. Le milieu maritime est un milieu complexe en termes de criminalistique, du fait du caractère transnational de cette délinquance itinérante mais aussi du fait de la problématique liée à la coopération judiciaire internationale», nous précise-t-on.

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Des réseaux de voleurs-passeurs qui font le jeu de la migration clandestine

Mais les malfaiteurs issus des organisations criminelles structurées ne sont pas les seuls à faire des vagues. De nombreuses filières de passeurs opèrent aussi en toute discrétion dans le nord de la France, dans le Pas-de-Calais, organisant des traversées clandestines de la Manche. Un phénomène qui prend de l’ampleur et qui inquiète chaque jour un peu plus les autorités maritimes : le 19 juillet dernier, ils étaient près de 430 migrants à embarquer sur des bateaux de fortune, espérant rejoindre les côtes britanniques.

Derrière cette migration clandestine, c’est tout un réseau de voleurs qui s’approprient des bateaux de pêcheurs mais aussi ceux des plaisanciers. En visite à Calais le 24 juillet dernier, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin avait indiqué que plus de 26 filières de passeurs ont ainsi été démantelées depuis le début de l’année 2021.

«Certains achètent des bateaux gonflables de 10 mètres sur Internet puis volent des moteurs dans les ports. D’autres préfèrent voler directement des semi-rigides ou des Zodiacs», rapporte le commandant de la gendarmerie maritime, «ils font payer 2000 euros la traversée. C’est un système mafieux qui fonctionne par ethnie et qui, comme pour le trafic de stupéfiants, est très organisé».

L’impossible sécurité absolue

On comprend donc pourquoi, contre vents et marées, les plaisanciers sont prêts à tout pour protéger leur bien empreint d’une forte valeur émotionnelle : comment ne pas s’inquiéter lorsque l’on sait que 1200 navires de plaisance font, chaque année, l’objet d’un vol, et que seulement 5% d’entre eux sont retrouvés, d’après une étude réalisée pour la société d’assurances CED? Chacun y va de sa propre technique, et quand Untel ne jure que par les détecteurs de mouvements, d’autres prônent les caméras ou les sirènes. En hiver, certains vont même jusqu’à rémunérer du personnel chargé d’occuper le navire. D’autres conseillent de retirer la barre et d’enlever le moteur, à condition que ce soit pour une longue période d’hibernation.

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Mais ce sont surtout les traceurs GPS qui ont le vent en poupe : cette technologie permet de savoir à distance si le bateau est déplacé et donc de prévenir, en cas de vol, la capitainerie. Une solution d’autant plus efficace que, si le GPS est relié à la batterie, même si les voleurs coupent l’Identité dans le Service Mobile Maritime (ISMM), le bateau reste localisable grâce au traceur. «Le problème est que les voleurs de bateaux sont habitués à chercher les traceurs dans des endroits stratégiques, car la plupart ont besoin d’une alimentation», explique au Figaro TRACKmy, une start-up spécialisée dans les traceurs GPS, «c’est pourquoi nous proposons un GPS facile à cacher. En cas de déplacement hors d’une zone de sécurité prédéfinie allant de 50 mètres à 2 kilomètres, le plaisancier est alerté par une notification visuelle et sonore sur son smartphone, via l’application. Ce dernier peut ainsi prévenir les autorités et détecter la position GPS du bateau».

Mais pour le commandant Vayne, «il n’y a pas de solution miracle» : «bien sûr, il y a des systèmes pour contrer le vol de bateaux, mais si le voleur est déterminé, même si vous êtes sur votre navire, il trouvera un moyen de vous le voler, n’hésitant pas à vous agresser, si nécessaire». «Rien ne les arrête», acquiesce le colonel Manet, «la case prison fait partie du parcours de vie de ces voleurs. Ce sont les risques du métier».

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