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Maurice Berger: «Pour aider un agresseur à se contenir, la loi doit être certaine, ferme et rapide»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Le ministère de l’Intérieur a transmis les chiffres des actes violents non crapuleux qui révèlent une flambée de la violence en France. Le pédopsychiatre Maurice Berger revient sur la nécessité d’avoir une justice ferme face à l’absence de sentiment de culpabilité.

Par Maurice Berger. LE FIGARO. 31 juillet 2021

«Freud ajoute que si nous construisons des lois telles que l'interdit de tuer, «Tu ne tueras pas», c'est parce que cette pulsion existe chez beaucoup d'entre nous».
«Freud ajoute que si nous construisons des lois telles que l’interdit de tuer, «Tu ne tueras pas», c’est parce que cette pulsion existe chez beaucoup d’entre nous». AFP

Maurice Berger est pédopsychiatre, psychanalyste, ex-professeur associé de psychologie de l’enfant. Il travaille en Centre Éducatif Renforcé et enseigne à l’École Nationale de la Magistrature. Il a publié, Sur la violence gratuite en France. Adolescents, hyperviolents, témoignages et analyses (L’Artilleur, 2019) et plus récemment Faire face à la violence en France, Le rapport Berger (L’Artilleur, 2021).À découvrir


L’augmentation du nombre d’actes violents non crapuleux (non motivés par des vols) transmis par le ministère de l’Intérieur concernant les six premiers mois de l’année 2021, n’a rien d’étonnant. Certes, le confinement a aggravé les violences intrafamiliales en obligeant à une proximité physique constante qui peut être source de tensions, et en empêchant alors chacun de s’éloigner, de sortir pour être en lien avec d’autres personnes. On peut supporter certains traits de caractère d’autrui à condition de ne pas y être confronté vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais le futur montrera que cette augmentation se maintiendra même après le confinement, pour de nombreuses raisons.

Concernant les chiffres cités, mon expérience de médecin me permet de dire que le nombre d’homicides est «sous-estimé» au sens où un certain nombre de victimes sont laissées pour mortes et elles n’évitent ce destin que grâce aux extraordinaires progrès effectués par les réanimateurs et les chirurgiens. Il y a quelques années, le pourcentage de personnes blessées par balle ou par arme blanche qui décédait était de 70 %. Il n’est plus maintenant que de 30 %, ce qui signifie qu’un certain nombre d’actes qualifiés de tentative d’homicide ou de coups et blessures volontaires sont en réalité des homicides contrariés par les avancées de la médecine.

La lecture de ces dossiers médicaux montre comment diverses fonctions vitales défaillantes sont rétablies à plusieurs reprises, et comment ces victimes sont récupérées par les cheveux, vivantes mais avec de gros handicaps.

Ces chiffres intermédiaires ne donnent pas l’âge des auteurs, majeurs ou mineurs, cela viendra probablement en fin d’année. Et ils ne précisent pas l’origine des délinquants, les statistiques ethniques étant interdites.

Mais on sait par exemple que la très démocratique Suède qui est un modèle pour l’aide à l’assimilation des immigrés, a décidé de regarder la réalité en face et a publié plusieurs rapports. Elle est devenue le premier pays d’Europe au niveau des homicides par balle, ces meurtres étant commis en très grande majorité par des personnes organisées en bande, d’origine immigrée, et selon les statistiques suédoises, les personnes nées à l’étranger commettent trois fois plus de violences aggravées et cinq fois plus de viols.

Par ailleurs, ces chiffres sont compliqués à utiliser par le pédopsychiatre que je suis car ils recouvrent une grande hétérogénéité de fonctionnements psychiques. Des violences commises individuellement parfois sous l’influence de la drogue ou de l’alcool, chez des sujets qui ont eux-mêmes souvent été victimes de violences directes ou été exposés à des scènes de violences conjugales dans leur petite enfance ; des violences d’origine culturelle en lien avec un fonctionnement familial clanique centré sur l’honneur, et où le moindre différend, une priorité à un carrefour par exemple, devient une question d’humiliation et amène à rameuter son groupe familial pour prêter main-forte et régler toute dissension entre individus par une violence souvent extrême ; les rixes entre bandes, qui nécessiteraient qu’on aide les parents à être dehors, dans la rue, en se relayant, pour surveiller les actes de leurs adolescents ; les règlements de compte liés au trafic de drogue ; les agressions de plus en plus graves effectuées par des mineurs non accompagnés souvent manipulés par des réseaux, qui représentent 75 % des mineurs déférés au parquet de Paris.

Aucun des 140 mineurs délinquants violents que j’ai reçus ne manifeste de regrets concernant les blessures causées à autrui, et pour certains, même tuer n’est pas grave. Maurice Berger

Ce qui me semble commun à toutes ces formes de violence, qui nécessiteraient chacune d’être détaillées, c’est de manière quasi constante l’absence de culpabilité. Aucun des 140 mineurs délinquants violents que j’ai reçus ne manifeste de regrets concernant les blessures causées à autrui, et pour certains, même tuer n’est pas grave. Seule la lourdeur de la peine leur donne un reflet de la gravité de l’acte qu’ils viennent de commettre : «ça coûte cher». Ceci soulève des questions concernant la construction de l’être humain en général et le rôle de la loi.

Dans un texte écrit en 1915, «La désillusion causée par la guerre», Freud fait part de son profond pessimisme en constatant les actes extrêmement violents commis par des humains supposés très civilisés, les Allemands et les Français, pendant la première guerre mondiale, et il en déduit que nous avons un vernis de civilisation qui peut disparaître lorsque les circonstances l’autorisent. «Je crois que les philosophes pensent trop…en philosophes. Près du cadavre de l’ennemi abattu, l’homme des origines aura triomphé sans trouver occasion de se casser la tête sur les énigmes de la vie et de la mort». Il ajoute que si nous construisons des lois telles que l’interdit de tuer, «Tu ne tueras pas», c’est parce que cette pulsion existe chez beaucoup d’entre nous, alors qu’il n’existe aucune loi interdisant de se brûler les mains dans le feu parce que personne n’a envie de le faire.

Trois pulsions prédatrices «antisociales» animent l’espèce humaine. Voler, c’est-à-dire s’emparer de ce qui fait envie et que possède autrui, sa voiture comme son chien. Tuer, c’est-à-dire éliminer un autre qui gêne, dont le comportement est «contrariant». Violer, c’est-à-dire satisfaire un désir sexuel sans tenir compte d’autrui. L’ensemble pose la question de la «domestication» de l’animalité qui peut être en nous. C’est le rôle de l’éducation d’aider l’enfant et l’adolescent à retenir ses gestes, à se retenir, et pour 95 % des mineurs violents que j’ai reçus, elle a été fortement défaillante. C’est alors à la loi de contenir ces différentes pulsions, or elle et ses représentants le font de manière insuffisante.

Pourquoi la loi ne définit-elle que des peines maximales et pas de peines minimales, ce qui laisse toute latitude au juge de définir la peine en dessous de ce plafond, au nom de l’individualisation de la peine? Maurice Berger

Au niveau de la loi, quand on lit le Code pénal, on a souvent le sentiment d’être comme sur un lac gelé. Si on glisse rapidement dessus, ça tient ; si on s’arrête, on passe à travers. Par exemple, sur quoi repose le chiffre de 50% de réduction de peine pour un mineur commettant un délit ou un crime (l’excuse de minorité) ? Pourquoi la loi ne définit-elle que des peines maximales et pas de peines minimales, ce qui laisse toute latitude au juge de définir la peine en dessous de ce plafond, au nom de l’individualisation de la peine. Cet arbitraire, véritable loterie, aboutit à des écarts énormes de peines prononcées selon les magistrats et les tribunaux, même en Cour d’Assises, et donc à une inégalité des citoyens devant la loi. Et in fine, la peine n’est plus celle décidée par la loi, c’est-à-dire votée par les représentants des citoyens. Il faut donc une législation plus impérative.

Au niveau de violence actuel, pour aider un agresseur à se contenir, selon les termes du juge des enfants Édouard Durand, la loi doit être certaine, ferme, rapide, sans aléas. Je développerai ainsi une telle proposition. Certaine, avec dès la première agression physique entraînant un jour d’interruption temporaire totale de travail pour la victime, des peines planchers avec une incarcération non aménageable, c’est-à-dire sans sursis. En 2002, on enseignait encore à l’École Nationale de la Magistrature l’intérêt des courtes peines de prison de quinze jours comme butée ; quel dérapage jusqu’à la loi Belloubet qui interdit les peines de prison de moins d’un mois, autoroute vers l’augmentation de la violence ! Ferme, donc contenante, c’est-à-dire un emprisonnement et sauf exception, pas de bracelet électronique souvent non respecté et qui maintient le mineur dans un milieu qui transgresse la loi. Rapide, donc avec un nombre de places de prison suffisant. Sans aléas, donc avec un chiffre minimum défini à l’avance de réduction possible par rapport à la peine maximale, par exemple 20 % concernant l’intentionnalité ou la minorité. Ces propositions n’empêchent pas la réalisation d’un travail éducatif simultanément.

Quand on constate le nombre de tués par arme blanche, on peut penser que quelques meurtres auraient pu être évités par une peine dissuasive, ayant aussi une fonction d’exemplarité. Maurice Berger

Concernant les représentants de la loi, un juge peut se définir comme gardien des libertés individuelles contre l’arbitraire ; c’est la culture de la liberté ; mais il manque à la justice française la culture de la protection, en particulier la protection du corps (cf. les années qui ont été nécessaires pour protéger les femmes battues et les enfants maltraités physiquement et psychiquement, combat jamais terminé).

Ainsi la loi prévoit un an de prison et 15 000 euros d’amende pour port d’une arme de catégorie D, comme un couteau, sans motif légitime, tel qu’aller aux champignons. Il est évident qu’une personne qui sort dans l’espace public en ayant un couteau sur elle a une représentation particulière de sa relation à autrui. Elle n’exclut pas d’utiliser cette arme à la moindre tension interpersonnelle.

Je n’ai jamais vu cette loi être utilisée même pour un dixième de la peine maximale avec les mineurs qui, lorsqu’ils sortaient en permission du Centre éducatif où je travaillais, s’armaient immédiatement de la sorte. Ils n’ont reçu que des admonestations lorsqu’ils étaient interpellés. Et quand on constate le nombre de tués par arme blanche, on peut penser que quelques meurtres auraient pu être évités par une peine dissuasive, ayant aussi une fonction d’exemplarité.

«Dans l’existence, la vie et la mort s’entrelacent au point qu’on les confond parfois. Mais le sens de l’existence humaine est de dénouer cet enchevêtrement, et sans doute le rôle éminent du juge est-il de signifier ce qui sépare la vie de la mort: la Loi.» (Édouard Durand).

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