MEMORABILIA

« Twitter est un mégaphone de rêve pour les minorités grincheuses »

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Alors que ses utilisateurs actifs représentent moins de 2% de la population mondiale, le réseau social a une influence démesurée sur les opinions publiques.

Le logo de Twitter affiché sur plusieurs écran, le 26 octobre 2020

Par Dylan O’Sullivan pour Areo Magazine (traduction Peggy Sastre)publié le 31/07/2021 L’EXPRESS

-Twitter n’est pas la vraie vie. Reste que depuis son lancement, en 2006, l’influence de la plateforme n’a cessé de croître. Elle compte aujourd’hui 330 millions d’utilisateurs actifs dans le monde. Ce qui pourrait sembler beaucoup, mais cela ne représente que 4,2 % de la population mondiale. Sachant qu’un utilisateur est dit actif s’il consulte Twitter au moins une fois par mois. Moins de 1,9 % de ces utilisateurs actifs (environ 6,25 millions de personnes) consultent Twitter quotidiennement. Le nombre de personnes qui publient du contenu est encore plus faible. En 2018, une étude du Pew Research Center révélait que 80 % de ce contenu était généré par 10 % des utilisateurs. Mais ce minuscule pourcentage du monde semble avoir pris d’assaut l’humanité tout entière, en étant capable de faire basculer des élections, de transformer des économies, et de bâtir et de démolir des communautés. Comment un si petit groupe en est-il venu à occuper une position aussi centrale ? 

La règle de Pareto du populisme 

En 1906, le mathématicien Vilfredo Pareto remarquait qu’avec une étonnante constance dans l’histoire, environ 20 % des Italiens possédaient environ 80 % des terres de la région. Très vite, Pareto allait trouver ce même ratio de 80/20 partout où il pouvait poser le regard. Par exemple, dans son propre jardin, Pareto observa que 20 % de ses plants de pois produisaient 80 % de sa récolte. Depuis lors, moult mathématiciens ont démontré la fréquence de ce ratio, tant dans la société humaine que dans le monde naturel : 20 % des films génèrent 80 % des ventes de billets ; 20 % des criminels commettent 80 % des crimes, etc. Dans de nombreuses situations, une minorité en vient à détenir une part majoritaire de l’influence, non pas par un acte juridique, mais par la loi naturelle. Ce qui n’est pas toujours pour le pire. Mais lorsque les minorités deviennent monarchiques, des problèmes surgissent. Une fois ce phénomène statistique dans la poche, ces minorités n’ont souvent même pas besoin de prendre le pouvoir : il leur revient naturellement. LIRE AUSSI >> Elisabeth Badinter: « Le ressenti des réseaux sociaux dicte de plus en plus sa loi aux médias »

Un autre phénomène peut aider une minorité à acquérir un pouvoir démesuré : l’inflexibilité. Dans son livre sur l’asymétrie de l’influence sociale, Jouer sa peau, Nassim Nicholas Taleb raconte comment un de ses collègues avait remarqué que, lorsqu’il organisait une fête, la plupart des hommes préféraient boire de la bière et la plupart des femmes du vin, mais que s’il ne servait que de la bière, la plupart de ses invitées n’allaient pas en boire, alors que s’il ne servait que du vin, la plupart des hommes en buvaient – parce que les hommes ont tendance à être moins exigeants. Comme servir du vin et de la bière est un pensum, s’il savait qu’au moins 10 % de ses invités allaient être des femmes, il n’achetait que du vin et pas de bière. Les goûts de la minorité intransigeante l’emportent. Selon Taleb, un autre facteur est l’importance des enjeux. S’ils sont suffisamment élevés pour un sous-groupe, ce dernier n’a qu’à représenter 3 % de la population pour influencer le reste ; une minorité encore plus infime peut y arriver si elle n’a pas d’autres options, ou si elle n’a rien à perdre. L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’app

Activisme algorithmique 

Avec l’avènement des médias sociaux, la politique a subi une transition de phase. Dans son article de 2019 sur le populisme et l’activisme algorithmiques, Ico Maly décrit comment le recours aux algorithmes pour traduire et façonner l’opinion publique a ouvert un boulevard à la manipulation technocratique. Dans l’ensemble du paysage médiatique, l’utilisation d’algorithmes pour détourner l’attention des gens et maximiser les profits est devenue une pratique courante. Les inquiétudes que suscitent les algorithmes de classement des pages de Google, la monétisation de YouTube et la personnalisation de Facebook augmentent de jour en jour. Et les moteurs de recherche et les entreprises propriétaires de plateformes de réseaux sociaux ne sont pas les seuls à se livrer à de telles pratiques. Certains influenceurs font appel à des « fermes à clics » pour booster artificiellement leur audience sur Instagram, et il se dit qu’Amazon paierait des internautes pour contrer la rhétorique anti-Bezos sur Twitter, sans jamais divulguer leur affiliation à Amazon. LIRE AUSSI >> Haine en ligne : dans le viseur de la justice, Twitter enfin mis face à ses responsabilités ?

Galvanisée par le big data, l’informatique redéfinit la popularité. Professeur de médias numériques, José van Dijck augurait de tout cela il y a près d’une décennie : « Les chiffres comptent. La popularité est un concept codé et quantifié et, en tant que tel, il est manipulable ». Sur internet, les mesures de popularité sociale et politique sont réduites à des métriques manipulables. Pour de nombreuses personnes, leur réputation publique ne se forme plus principalement par des discussions de voisinage ou des conversations sur le lieu de travail, mais par des lignes de code dont les entrées et les sorties s’exécutent de manière intraçable dans les algorithmes de la boîte noire des big tech. Reste que « le nombre de followers, de likes et de retweets sont des faits politiques », déplore Ico Maly. Que la popularité émerge d’interactions réelles ou artificielles nourries d’astroturfing, les chiffres comptent. Intuitivement, les gens accordent autant de crédit à ces mesures numériques de l’opinion publique qu’aux jauges traditionnelles. Mais pourquoi ? 

Tigres de papier

En 1977, le zoologiste John Krebs concevait son « hypothèse du beau geste » : l’idée que certains oiseaux font beaucoup de bruit pour faire croire qu’ils sont nombreux. Ils font semblant d’avoir des followers dans les réseaux sociaux aviaires. De même, des tribus d’humains tweetant, cachés derrière des écrans plutôt que dans des arbres, ont élevé l’art de l’écran de fumée social à des hauteurs inédites. Grâce à la numérisation de la sphère sociale, l’hypothèse du beau geste s’applique désormais au comportement humain : Twitter est un mégaphone de rêve pour les minorités grincheuses. Derrière de nombreuses campagnes Twitter, il n’y a souvent qu’une poignée de guerriers du clavier, et derrière de nombreux cas de harcèlement Twitter, quelques loups solitaires et isolés. Ce qui fait que, avant de supprimer votre compte pour parer aux shitstorms, faites un rapide calcul pour jauger de la réalité. Concernant Twitter, rappelez-vous toujours que ce qui semble le grand nombre est en fait le petit nombre – et n’oubliez jamais à quel point. Twitter n’est pas la vraie vie. Il n’en représente qu’une infime fraction. 

Cet article est initialement paru dans Areo Magazine, site d’opinion et d’analyse dirigé par Helen Pluckrose. Areo Magazine entend défendre les « valeurs libérales et humanistes », comme la liberté d’expression ou la raison. Dylan O’Sullivan est un auteur irlandais, diplômé en études anglaises du Trinity College de Dublin.  

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