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En Europe, un été sous haute pression migratoire

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DÉCRYPTAGE – Alors que la France tente d’endiguer l’afflux d’embarcations vers le Royaume-Uni, les entrées clandestines surabondent dans le sud du pays.

Par Jean-Marc Leclerc LE FIGARO. 2 août 2021

Deux Baies en Montreuillois, Grand Calais Terres & Mers, le Boulonnais, Terre des 2 Caps, région d’Audruicq, Pays d’Opale… Derrière le charme de ces dénominations touristiques se cachent les communautés de communes des Hauts-de-France parmi les plus exposées à l’immigration clandestine.

Par arrêté préfectoral, il est désormais interdit d’y vendre ou d’y acheter plus de 10 litres de carburant pour remplir des jerricans. La mesure, valable pour deux mois, vise à endiguer le flux des «small boats», ces petits bateaux à moteur rigides ou semi-rigides dans lesquels les passeurs entassent les migrants à destination de la Grande-Bretagne. Chaque candidat à la traversée de la Manche paie au moins 3000 euros au réseau qui le prend en charge.

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Déjà, depuis le 1er janvier, plus de 8000 clandestins auraient rejoint les côtes anglaises à bord d’au moins 350 embarcations de fortune. Ces déracinés sont Érythréens, Soudanais, Afghans, Irakiens, Syriens. Six d’entre eux sont morts en mer et trois sont portés disparus depuis le début de l’année. Le record de 430 arrivées en une seule journée sur les côtes du Kent a été atteint le 19 juillet dernier.

«Ce qui paraissait impensable est en train d’arriver: les migrants passent désormais dans la Manche par centaines chaque semaine, au péril de leur vie, parfois avec femmes et enfants, sur des bateaux pneumatiques», déplore un magistrat spécialisé dans le contentieux de l’asile. Un «échec pour les pouvoirs publics», estime-t-il.

Face à la dégradation de la situation dans la Manche, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a réclamé l’assistance de l’Agence européenne de garde-frontières (Frontex), focalisée sur la situation en Méditerranée, pour qu’elle s’occupe aussi du nord de l’Europe.

La Manche n’a pas vocation à devenir un cimetière maritimeXavier Bertrand, président des Hauts-de-France

Le phénomène des «small boats» n’est pourtant pas nouveau. Il a vu le jour en 2018 après la fermeture de la «jungle» de Calais, sous le ministère de Bernard Cazeneuve en 2016, et après le verrouillage des accès au port de Calais. Trois ans plus tard, comme ses prédécesseurs, Gérald Darmanin se voit contraint de céder au rituel de la déclaration commune avec son homologue britannique, promettant un «renforcement des moyens» de surveillance, notamment aérienne, mais aussi des patrouilles côtières en France, principalement par des réservistes de la gendarmerie. En contrepartie, Londres s’engage à verser 62,3 millions d’euros à Paris pour la période 2021-2022, selon le vieil accord du Touquet et ses aménagements successifs, qui ont fait de la France le garde-côte des Anglais contre espèces sonnantes et trébuchantes.

«Il a fallu six mois d’âpres négociations à notre ministre de l’Intérieur pour obtenir cette somme. Il fait son possible, mais le sujet dépasse son champ d’action. C’est au niveau des chefs d’État qu’il faut agir, en dénonçant et en renégociant ces accords franco-britanniques, qui sont un marché de dupes», affirme Xavier Bertrand, le président des Hauts-de-France.

À l’entendre, «il n’y a plus de volonté politique pour faire avancer ce dossier en France». L’ancien ministre, aujourd’hui candidat déclaré à la présidence de la République, concède que «Beauvau a raison d’indiquer que 60 % des migrants arrivés dans le secteur de Calais viennent par la Belgique. Mais il faut aussi dire pourquoi : parce que les Belges appliquent avec fermeté leurs lois et que nous appliquons mollement les nôtres».

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Un préfet, de son côté, interroge: «Quelles suites judiciaires sont données aux barrages réguliers sur la rocade de Calais par les migrants et ceux qui les encouragent?» Selon lui, «ce n’est pas tant l’Intérieur que la Justice qui devrait rendre des comptes». Un commissaire de police local précise que «ces actions de quasi-harcèlement sont souvent des diversions, orchestrées par les passeurs et les associations de militants antifrontières (les “no borders”) pour distraire les effectifs de sécurité des points frontaliers, où sont alors opérées massivement des tentatives de passage nocturnes». «La Manche n’a pas vocation à devenir un cimetière maritime», met en garde le président des Hauts-de-France.

Le député LR des Alpes-Maritimes, Éric Ciotti, résume, à sa façon, la situation: «Au fond, Gérald Darmanin s’est rendu sur place pour se féliciter du renforcement d’une stratégie où la France conserve sur son territoire national les migrants que les Britanniques ne souhaitent pas accueillir.» Le taux de retour dans leur pays d’origine demeure«dérisoire», rappelle-t-il.

Et la pression venant du Sud ne va pas aller en diminuant. «Le Maroc, notamment, joue un jeu dangereux, confie un haut gradé de la police aux frontières (PAF). Des vagues régulières affluent dans les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta, et jusque sur les côtes de la péninsule ibérique. Cela peut atteindre 10.000 entrées en un mois. À la frontière franco-espagnole, la pression remonte également.»

«Immunité humanitaire»

«Je le vois dans mon département, renchérit Éric Ciotti. Il y a de plus en plus de passages, liés au doublement du nombre de migrants arrivés par voie maritime en Italie.» Ceux-ci seraient «2300 par semaine» à débarquer sur les côtes italiennes, selon lui. Même si ces flux n’égalent pas les pics enregistrés en 2015 et 2016, avec alors 5000 arrivées par semaine en moyenne, «il s’agit aujourd’hui d’étrangers qui ne recherchent pas l’asile, mais des migrants économiques en provenance de pays dits sûrs, comme la Tunisie ou le Maroc», précise Éric Ciotti.

À l’en croire, «le droit d’asile est à ce point détourné que cette procédure de protection internationale est devenue la voie légale d’une immigration illégale»«Neuf déboutés du droit d’asile sur dix ne sont pas renvoyés dans leur pays à l’issue de la procédure ; ils viennent gonfler, année après année, le nombre de clandestins en France», abonde le président (LR) de la commission des lois du Sénat, François-Noël Buffet.

Seulement un dixième des obligations de quitter le territoire français (OQTF) prononcées par les préfets sont exécutées dans l’HexagoneÉric Ciotti, député LR des Alpes-Maritim

Un haut fonctionnaire marseillais assure, lui, que «les moyens humains dépêchés à la frontière franco-italienne, de l’ordre de trois escadrons de gendarmes mobiles, ne suffisent pas». Et l’arsenal juridique serait devenu inopérant. Dans la région de Nice, «des associations et des militants pro-migrants partent directement chercher ces clandestins en Italie pour les conduire sur le territoire national», déplore Éric Ciotti. Selon lui, «il n’y a pas de poursuites envisageables sur le fondement de l’aide à l’entrée et à la circulation aux séjours irréguliers», car ces passeurs ne se font pas rémunérer et bénéficient dès lors d’une forme d’«immunité humanitaire».

Ce n’est pas tout. «Seulement un dixième des obligations de quitter le territoire français (OQTF) prononcées par les préfets sont exécutées dans l’Hexagone, alors que les éloignements forcés hors de l’espace Schengen sont à peine quelques milliers par an», ajoute le député. Dans le même temps, il estime à «plus de 450.000» les «étrangers sans droit ni titre qui se maintiennent sur le territoire national».

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Pour le député LR de l’Yonne, Guillaume Larrivé, la communication gouvernementale a ses limites. «Les ministres de l’Intérieur sont, à Calais, comme Sisyphe poussant son rocher», ironise-t-il. Il précise cependant que «Gérald Darmanin a raison de ne pas multiplier les annonces tapageuses, mais de se concentrer sur des actions opérationnelles».

Si, au nord, le chèque obtenu du gouvernement britannique peut s’avérer «utile», reconnaît Guillaume Larrivé, il estime qu’au sud «le défi migratoire va encore s’amplifier dans les mois à venir, notamment après la chute de Kaboul». Car, tout est lié, selon lui, et les maigres gains d’efficacité espérés grâce aux réformes engagées sous le quinquennat d’Emmanuel Macron pourraient alors se révéler illusoires.

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Images de Frontex en Méditérannée, été 2019.

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