MEMORABILIA

Mobilisation anti passe sanitaire : radicaliser le mouvement pour mieux le délégitimer, le pari dangereux d’Emmanuel Macron

avec Arnaud Benedetti, ATLANTICO. 8 août 2021

Atlantico : Les opposants au passe sanitaire et à la vaccination ont défilé dans de nombreuses villes de France et la mobilisation a progressé pour le quatrième weekend consécutif. Le mouvement est-il en train de s’enraciner ?

Arnaud Benedetti : Il gagne en volume et en amplitude territoriale. Et ce au cœur de l’été. Les mobilisations depuis quatre week-ends ne faiblissent pas.

Elles ont plusieurs caractéristiques : elles sont pour l’essentiel hors des canaux traditionnels de mobilisation ; elles mènent une bataille intense sur les réseaux sociaux en agrégeant et en s’exprimant. Ces deux caractéristiques sont de ce point de vue non sans ressembler à ce qui avait présidé à la dynamique des Gilets jaunes à ses débuts. Néanmoins ce mouvement s’en différencie par deux aspects : il est moins typé socialement, plus interclassiste, donc plus hétérogène et parallèlement il ne dispose pas pour le moment d’un soutien majoritaire dans l’opinion, même s’il ne faut pas exclure que celle-ci puisse bouger dans les semaines qui viennent du fait notamment des immanquables difficultés que la mise en œuvre opérationnelle du passe-sanitaire ne manquera pas de susciter dans la vie quotidienne.

Face à la dynamique sur le terrain, l’exécutif pariera sur l’essoufflement, misant sur les trois semaines d’août qui viennent et qui ne sont pas les plus propices pour mobiliser, mais aussi sur l’éventuelle accoutumance des Français à un dispositif, très contraignant, mais que l’on légitime de manière hypertrophiée au nom de l’impératif sanitaire.

Quoiqu’il en soit, le mouvement a engrangé des succès, mais il est confronté désormais à deux enjeux : comment peut-il s’organiser, articuler les différentes sensibilités qui le composent et surtout conjoncturellement comment peut-il enjamber l’été sans perdre de sa motricité.

Sa force néanmoins, par-delà l’enjeu des vaccins, est de mettre le doigt sur un nerf sensible : la liberté, l’égalité et le combat contre le risque d’une société de la surveillance généralisée. Ceux qui le caricaturent ou le minorent rendent, me semble-t-il, un bien mauvais service au débat démocratique. Il faut savoir entendre.

Si les antivax purs et durs sont une minorité – certes bruyante -, les personnes formulant des inquiétudes légitimes vis-à-vis du passe sanitaire sont plus nombreuses. Or, le gouvernement ne semble pas plus les écouter que les antivax radicaux. En refusant le dialogue même avec les manifestants les plus modérés, voire en faisant preuve d’une communication très offensive, le gouvernement risque-t-il de faire le lit de ce mouvement ?

C’est bien le problème. Le porte-parole du gouvernement avait donné le ton avec ses propos sur les « minorités capricieuses », le Président dans le « off » pour Paris-Match qui a jugé la contestation « radicalisée » a accentué la stigmatisation, et le ministre de la Santé juste après les manifestations de ce 7 Août avec son tweet sur « les chiffres de la mobilisation à retenir aujourd’hui  » en référence au rythme de vaccination a parachevé cette communication de provocation.

Un exécutif n’est pas là pour régler des comptes verbalement, il est là dans une société hyper-fracturée pour apaiser, écouter, éviter de blesser et rassembler. Tout se passe comme si le macronisme lorsqu’il était confronté à l’épreuve des mobilisations sociales opérait comme l’expression des seules catégories qui le soutiennent. Il antagonise, et sa communication loin d’être normative, c’est à dire de penser le récepteur au prisme de ce qu’il est, est uniquement instrumentale, fonctionnelle et maltraitante : instrumentale en ce sens qu’elle s’imagine que l’autre est malléable et maltraitante avec ceux qui résistent à cette malléabilité.

Le plus étonnant c’est qu’il ne semble pas apprendre de ses erreurs. Le mouvement des Gilets jaunes à ses débuts avait su parfaitement retourner en sa faveur cette communication brutalisante.

On peut légitimement s’interroger sur les intentions latentes de cette parole politique. Vise-t-elle à cliver pour solidifier encore plus le noyau dur du macronisme dans une société fortement parcellisée et où toutes les parcelles hostiles à Emmanuel Macron ne peuvent se mettre d’accord entre elles en raison de désaccords structurants et de conceptions exclusives les unes des autres ?

Rares sont les présidents ayant eu à faire face à des mobilisations si nombreuses qu’Emmanuel Macron (des dizaines « d’actes » des Gilets jaunes jusqu’à ces nouvelles manifestations). La verticalité de son pouvoir et sa posture autoritaire sont-elles à mettre en cause ? Y-a-t-il un « problème Macron » qui s’ajoute aux problèmes concrets (qu’il s’agisse d’augmentations de taxes lors des Gilets jaunes, ou du passe sanitaire aujourd’hui) portés par les manifestants ?

Il n’y a pas un problème Macron. Il y a peut-être une partie du corps social, encore une fois minoritaire, mais mieux organisée que la grande majorité de la société qui n’est plus sensible, même indifférente, voire hostile avec l’essence libérale de notre régime et de notre Histoire. La force de Macron est de leur offrir une efficience politique et d’organiser cette offre si ce n’est illibérale mais à tout le moins a-libérale.

Le risque dans le moment présent pour le chef de l’Etat, et il me semble qu’il a pris son risque en conscience, c’est en effet de doper le mouvement anti-passe sanitaire, mais en escomptant la radicalisation de celui-ci pour mieux ensuite pouvoir le déligitimer.

La trahison d’une partie des clercs qui sont prêts à solder les enjeux de liberté et d’égalité, en ne faisant plus mystère pour certains d’entre eux d’une forme décomplexée de mépris social pour les manifestants anti-passe à l’instar de ce qu’ils avaient aussi fait au moment de la crise des Gilets jaunes, ne peut que le conforter dans cette voie…

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