MEMORABILIA

Éric Roussel: «Éviter à tout prix un rapprochement Moscou-Pékin, la grande leçon de Kissinger»

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TRIBUNE – Le biographe et historien* explique le sens oublié de la Realpolitik, notion plus décriée que comprise aujourd’hui. L’action de l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Richard Nixon, qu’analyse le récent ouvrage de Jérémie Gallon, Henry Kissinger l’Européen (1), en offre la parfaite illustration, argumente-t-il.

Par Eric Roussel. LE FIGARO. 12 août 2021

Dans le monde d’aujourd’hui les vrais hommes d’État sont rares. La part de tragique qu’implique presque nécessairement le gouvernement des hommes est de plus en plus niée par ceux qui croient à la fin de l’histoire. C’est dire combien un homme tel que Henry Kissinger peut faire figure de survivant d’une époque révolue. Celui qui a sans doute été le plus grand diplomate du XXe siècle ne manque d’ailleurs pas de détracteurs. La realpolitik dont il s’est fait l’apôtre à la suite de ses modèles Castelreagh et Metternich est stigmatisée par les adeptes d’un droit-de-l’hommisme généreux dont l’application apparaît cependant loin d’avoir été convaincante. Mais l’ancien secrétaire d’État américain, à présent presque centenaire, a aussi de fervents défenseurs. Témoin le livre talentueux que lui consacre Jérémie Gallon.

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Cet ancien jeune diplomate de l’Union européenne ne méconnaît pas les failles de l’ex-bras droit de Richard Nixon. Arrivé à New York à quinze ans, fuyant le nazisme, Kissinger a conservé de cette période de sa vie une certaine fragilité, la volonté éperdue de se hisser au tout premier rang et d’obtenir les marques de reconnaissance les plus éclatantes. Mais Gallon montre aussi tout ce qu’il a apporté à l’Amérique. Son destin n’était pas inscrit dans ce pays où la vie politique est empreinte de moralisme. La greffe aurait pu ne pas prendre. Or elle a réussi et l’auteur en dissèque admirablement les raisons.

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Quand Kissinger arrive aux Affaires aux côtés de Nixon, les États-Unis se trouvent englués dans la guerre du Vietnam, en butte à une menace de l’Union soviétique qui, si elle évite la confrontation directe avec l’Amérique, ne renonce pas à ses visées un peu partout dans le monde. C’est l’époque où Brejnev explique au Président Giscard d’Estaing qu’il croit au triomphe final du communisme. Pour sortir de ce bourbier, les outils classiques de la diplomatie américaine ne suffisent plus. D’où le succès de Kissinger qui apporte au département d’État un cadre de pensée plus élaboré, fondé sur les leçons des grands négociateurs européens qu’ont été Talleyrand et Metternich. Cela n’a pas évité au futur prix Nobel de la paix quelques erreurs, dans l’affaire du Bangladesh notamment. Au Vietnam, on lui a reproché aussi d’avoir prolongé la guerre en intensifiant les bombardements et en les étendant même au Cambodge. Comme de Gaulle face au problème algérien, il a voulu essayer de négocier en position de force avant de s’apercevoir que la position des Nord-Vietnamiens ne varierait pas.Kissinger ne saurait être réduit à un pur cynique

Kissinger n’est pas un saint, mais il a pris la mesure du monde, deviné le formidable accroissement de la puissance chinoise, compris que vis-à-vis de l’Union soviétique il fallait être d’une extrême vigilance, mais éviter à tout prix que cette nation à la fois déclinante et menaçante ne se rapproche de l’ex empire du Milieu. À la logique binaire en honneur à Washington au début de la guerre froide et qui opposait le bien au mal incarné par Moscou, il substitua lucidement une logique d’équilibre des puissances qui supposait la prise en compte de facteurs autres que la seule morale. Pour autant, Kissinger ne saurait être réduit à un pur cynique. In fine, c’était un but moral qu’il poursuivait, un objectif qui impliquait la mise en échec total d’un système négateur de la liberté et de la dignité humaine.

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Jérémie Gallon a titré son livre Henry Kissinger l’Européen pour souligner la singularité de son héros dans son pays d’adoption, mais aussi afin de suggérer qu’il pourrait être une source d’inspiration pour les dirigeants européens. Il s’agit de mettre fin à une dangereuse illusion: «Nos dirigeants, plaide-t-il, ont pensé une diplomatie adaptée à l’utopique “fin de l’histoire”, annoncée par Francis Fukuyama à l’issue de la guerre froide. Mais dans le monde d’empires et de compétitions géopolitiques qui est le nôtre, une telle diplomatie est dangereuse voire suicidaire pour l’Europe». L’auteur appelle donc de ses vœux la mise en œuvre d’une diplomatie réaliste qui, seule, pourra permettre à l’Union européenne de devenir l’architecte d’un monde sauvegardant ses intérêts et préservant du chaos notre continent. Trop souvent, selon lui, les responsables européens se donnent bonne conscience en fulminant des déclarations outrées destinées à condamner les violations des droits de l’homme ou la brutalité des dictateurs. La marche de l’univers n’est pas améliorée pour autant tandis que s’éloigne la perspective de voir l’Europe accéder au rang d’acteur respecté du jeu international.Les crises syrienne et ukrainienne feront apparaître la difficulté pour l’Union européenne de s’imposer réellement sur la scène internationale

Depuis plus de trente ans, les échecs s’accumulent pour les mêmes raisons. Au début des années 1990, les douze pays alors membres de l’Union se retrouvent si divisés sur les problèmes liés à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie qu’ils doivent faire appel aux Nations unies et aux États-Unis qui vont jouer le rôle principal durant tout le reste de la crise. Le fiasco se révèle d’autant plus amer que les Européens apportent l’essentiel de l’aide humanitaire. Plus tard, les crises syrienne et ukrainienne feront également apparaître la difficulté pour l’Union européenne de s’imposer réellement sur la scène internationale. Les sanctions décidées dans les deux cas à l’encontre de la Syrie et de la Russie témoignent sans doute de la volonté des Européens de défendre le droit, mais force est de constater qu’elles n’empêchent pas Moscou de jouer un rôle grandissant au Proche-Orient ni surtout de se rapprocher de la Chine.

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Une perspective que n’a cessé de redouter et de dénoncer Henry Kissinger qui face à l’URSS sut user d’armes plus sophistiquées. Notamment en introduisant, lors des accords d’Helsinki de 1975, la corbeille dite des droits de l’homme avec la conviction – ratifiée par l’histoire – que celle-ci minerait l’Union soviétique. À l’époque les faucons de Washington n’avaient pas de mots assez durs pour dénoncer la faiblesse du secrétaire d’État.

Aux dirigeants de l’Union européenne, Jérémie Gallon souhaite surtout que vienne le courage d’affronter l’impopularité, en assumant des décisions difficiles, comme l’a fait Henry Kissinger en son temps. Et de citer cette réflexion du grand poète portugais Fernando Pessoa «Que deviendrait le stratège s’il pensait que chaque coup de ce jeu apporte la nuit à mille foyers et la douleur à trois mille cœurs»?

* De l’Institut.

(1) Jérémie Gallon, «Henry Kissinger l’Européen», Gallimard, 248 p., 19 €.

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