MEMORABILIA

Autodafés : La possibilité d’un Arabe chrétien, par Michel Onfray

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– 2008 : dans Aristote au Mont-Saint-Michel, Sylvain Gouguenheim remet en cause l’idéologie selon laquelle sans l’islam, point d’Occident. 

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Autodafés, l’art de détruire les livres Comment s’organise la mise à l’index des livres qui dérangent la pensée dominante ? Michel Onfray a sélectionné les plus emblématiques du demi-siècle écoulé : Les Habits neufs du président Mao, de Simon Leys, L’Archipel du goulag, d’Alexandre Soljénitsyne, Le Choc des civilisations, de Samuel Huntington… Sa série d’été dans « Le Point ».

PAR Michel Onfray. Publié le 13/08/2021 LE POINT

1. Le premier qui dit la vérité… 

La vulgate postmoderne et déconstructionniste veut que, sans l’islam, l’Occident n’aurait jamais pu exister, sous prétexte que les textes antiques lui auraient été transmis par des musulmans et que la Renaissance n’aurait jamais pu s’initier, et avec elle la philosophie des Lumières, sans cet apport substantiel de nourritures spirituelles. Disons-le simplement : sans l’islam, l’Occident n’aurait jamais existé… 

C’est bien sûr faux. 

La preuve en est apportée par Sylvain Gouguenheim dans un livre magistral, Aristote au Mont-Saint-Michel, paru en 2008. L’auteur constate que notre époque souscrit à une mythologie bien éloignée de ce que l’histoire enseigne véritablement. Le mythe ? Le christianisme n’aurait été possible que par un islam des Lumières, qui a porté à la connaissance des Européens les textes grecs, occultés par un Moyen Âge occidental régressif. L’histoire ? Certes, ces textes ont bien été transmis par des Arabes, mais pas par des musulmans, d’autant que ces Arabes chrétiens ont fui leurs pays, poursuivis par les guerriers islamistes lors de leurs invasions conquérantes. 

L’erreur repose sur cette difficulté à comprendre qu’on puisse être arabe sans être musulman. Mieux : qu’on puisse être arabe et chrétien, ce qui est le cas des Syriaques, auxquels on doit la transmission de ces fameux textes grecs à l’Occident. Ce n’est donc pas l’islam qui rend possible l’Occident, mais les chrétiens pourchassés par les musulmans qui étendent la zone d’influence islamique sur la planète entière. 

Par ailleurs, les Grecs n’ont pas été oubliés : d’abord parce que le christianisme s’est construit avec cette pensée, ensuite parce que ces philosophes majeurs qu’étaient Platon et Aristote, mais aussi Porphyre et Plotin, Jamblique et Proclus, nourrissent cette religion sur laquelle l’Empire byzantin est construit. L’idéalisme platonicien, la métaphysique aristotélicienne, le mysticisme alexandrin irriguent le judéo-christianisme. Comme les philosophes grecs ne sont jamais morts, ils n’ont donc pas eu à ressusciter grâce aux musulmans. 

De même, les Évangiles ont été écrits en grec. Certes, ils ont été traduits en latin dès le IVe siècle, mais la langue et la pensée grecques, notamment via les Pères de l’Église, ont perduré sans l’aide des musulmans, puisque la patristique peut aligner un demi-millénaire d’existence avant même que l’islam existe. 

Un homme joue un rôle majeur dans ce dispositif de transmission des textes grecs aux chrétiens occidentaux en faisant l’économie de la médiation islamique : Jacques de Venise. Cet homme est associé à un lieu : le Mont-Saint-Michel et ses moines copistes du XIIe siècle. 

Clarification. Dans « Aristote au Mont-Saint-Michel, les racines grecques de l’Europe chrétienne » (Seuil), Sylvain Gouguenheim rappelle les travaux menés par Jacques de Venise, moine de l’abbaye qui fit le lien entre les mondes grec et latin.

Le rôle fondateur de Jacques de Venise au Mont-Saint-Michel contredit la mythologie d’une maison de la sagesse dans laquelle, à Bagdad, des juifs, des chrétiens et des musulmans auraient pendant quatre siècles travaillé de concert, en bonne intelligence, dans une logique de paix, de tolérance et d’amour, de façon à constituer un corpus intellectuel philosophique et scientifique, pendant que les chrétiens périclitaient entre obscurantisme et croisades. Puisque l’essor de la civilisation européenne n’aurait donc été possible que par l’entremise de l’islam, qui aurait permis à ce continent de sortir des ténèbres médiévales, l’Europe aurait donc contracté une dette envers lui. On mesure les avantages idéologiques de cette thèse, qui tient de ce fait pour nulle et non avenue toute lecture réellement historique. Sylvain Gouguenheim écrit que cette maison de la sagesse ne fut ni un lieu d’enseignement ni une université, mais une simple bibliothèque, et qu’elle « n’a joué aucun rôle dans le travail de traduction des textes scientifiques et philosophiques grecs, encore moins dans une quelconque et imaginaire collaboration entre savants des trois monothéismes ». 

Les tenants de la dette réactivent la thèse de Michelet, auquel on doit cette idée fausse que le Moyen Âge fut un temps barbare en tout, avant que la Renaissance et les Lumières éclairent le continent européen et qu’advienne la Révolution française, qui ferait passer l’Europe des ténèbres féodales aux clartés républicaines. Or cette thèse est fausse elle aussi. Le Moyen Âge n’était pas moyenâgeux, il disposait de ses lumières et de son génie propre… Dès 1945, Gustave Cohen avait réglé ce problème dans La Grande Clarté du Moyen Âge

Sylvain Gouguenheim écrit en préambule à sa démonstration : « À l’heure où l’on se propose de rectifier (sic) les manuels scolaires afin de rappeler la place de l’islam dans le patrimoine européen, comme y invite un rapport récent (2002) de l’Union européenne, une tentative de clarification est apparue nécessaire. » Et l’auteur d’entreprendre le démontage des discours d’universitaires acquis à la déconstruction. C’était bien sûr aller au-devant des ennuis ! 

Modèle. Buste d’Aristote. La traduction de ses œuvres en latin illustre l’influence grecque sur l’Occident.

La confusion entre Arabes et musulmans est fautive. Autour de l’an mil, les Arabes chrétiens et les chrétiens arabisés par la conquête islamique constituent près de la moitié de la population des pays d’islam. De même, une autre confusion fait du religieux lecteur du Coran et des hadith un « savant » musulman, ce qui ne correspond pas à l’idée qu’on peut se faire d’un savant dans un régime intellectuel rationnel. Un savant selon l’islam n’entretiendra pas la relation qu’on imagine avec un savant selon l’ordre des raisons rationnelles et raisonnantes. Il est peu probable que le premier puisse enseigner autre chose au second que des contenus afférents à sa religion. D’autant qu’en régime intellectuel islamique tout ce qui se trouve dans le Coran, un texte incréé, comme chacun sait, a valeur de vérité scientifique, puisqu’il s’agit de la parole de Dieu et qu’Il ne saurait se tromper. Sauf à faire du Coran un livre de biologie, de physiologie, d’anatomie, de droit, de théologie, de philosophie, de géographie, de géologie, d’histoire, d’astronomie, de physique, de mathématique, etc., il faut aller chercher ailleurs que dans ce livre des vérités sur le monde. La science musulmane se confond avec la théologie islamique. Au pays de Descartes, la religion ne fait plus la loi en philosophie ; dans les pays où règne la loi de Mahomet, la religion fait encore la loi en philosophie. 

Pour faire pièce au discours mythologique, Sylvain Gouguenheim entreprend d’expliquer ce que « l’Europe doit aux chrétiens syriaques des VIe-Xe siècles ». On y trouve en particulier la science arabo-musulmane… Ce n’est donc pas l’islam qui rend possible l’Occident chrétien, mais l’Orient chrétien qui rend possible l’islam. 

Jacques de Venise est « le chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin. L’homme mériterait de figurer en lettres capitales dans les manuels d’histoire culturelle ». Au XIIe siècle, Jacques de Venise travaille au Mont-Saint-Michel avec des moines qui traduisent Aristote directement à partir du texte grec, et ce cinquante ans avant qu’en Espagne – alors Al- Andalus – les traductions d’Aristote s’effectuent en latin à partir de versions arabes. On ne sait rien d’autre de cet homme, qui put être un Grec vénitien établi à Constantinople, qui a peut-être effectué des études de droit canon à Rome, avant d’arriver en Normandie pour y travailler sans répit, entre (avant ?) 1127 et l’année de sa mort, vers 1145-1150. 

Jacques de Venise traduit donc Aristote en latin et ses traductions connaissent un immense succès. La Physique, la Métaphysique, les Seconds Analytiques du Stagirite sont lus par Thomas d’Aquin et Albert le Grand, parmi les noms les plus connus de la philosophie de cette époque. Les premiers commentaires d’Aristote s’effectuent dans l’abbaye du Mont-Saint-Michel. L’Europe intellectuelle prend donc ses racines dans cette abbaye normande au XIIe siècle. Les manuscrits qui l’attestent ont été pour la plupart détruits dans le souffle du débarquement de juin 1944. 

Sylvain Gouguenheim compare les civilisations, ce qui se révèle dangereux dans un monde pour qui la religion de l’égalité est la meilleure façon de travailler à la réalisation concrète de l’égalité. Il fait du progrès de la science en Europe, avec Copernic, Kepler, Descartes, Leibniz, une spécificité occidentale ne devant rien aux Grecs, aux Arabes, aux Hindous ou aux Chinois. 

Guide. « Aristote enseignant la physique à des étudiants » (miniature d’Al-Moubashir). 

L’Islam ne retient des Grecs que ce qui ne contredit pas sa religion. Les penseurs musulmans n’apprennent pas le grec parce qu’il est la langue impie des païens ; pas plus le latin, langue du christianisme. En 642, sur ordre du calife, la bibliothèque d’Alexandrie, qui contenait tous les trésors gréco-latins, part en fumée. Même traitement pour les églises et les monastères qui hébergeaient les textes. Pour Al-Ghazâlî, seul le croyant peut philosopher ; Ibn Khaldoun critique la philosophie ; Averroès estime que coexistent deux vérités, l’une selon la philosophie, l’autre selon la religion ; un hadith interdit l’innovation – « quiconque apporte à notre religion une nouveauté qui n’en provient pas, celui-là est à repousser ». La philosophie est donc la servante de la théologie musulmane. On peut philosopher pourvu qu’on ne remette pas en question les principes de la charia. Dans son Discours décisif, Averroès écrit : « Nous, musulmans, nous savons de science certaine que l’examen par la démonstration n’entraînera nulle contradiction avec les enseignements apportés par le Texte révélé, car la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur. » Le même interdit que la philosophie soit rendue accessible au peuple : elle est réservée aux lettrés musulmans. 

Au VIIe siècle, les violentes conquêtes musulmanes chassent certains Arabes chrétiens des pays conquis. Des monastères sont incendiés avec leurs bibliothèques, des habitants sont tués, déportés ou transformés en esclaves, c’est le début de la traite, inventée par l’islam – comme le montre de façon détaillée Olivier Pétré-Grenouilleau dans Les Traites négrières (2003). Les chrétiens syriaques ainsi chassés quittent leurs pays, arrivent en Europe, où ils fondent des monastères. 

Les penseurs arabes musulmans ignorent le grec : Al-Fârâbî, Avicenne ou Averroès, qui professe le djihad contre les chrétiens à la grande mosquée de Cordoue, ce qui se trouve rarement souligné, ne connaissent les philosophes grecs que par les traductions arabes réalisées par les chrétiens syriaques dès la fin du IVe siècle. Les écrits logiques d’Aristote sont traduits dans le projet de comprendre et de commenter les textes des Pères de l’Église et de lutter intellectuellement et théoriquement contre les hérésies. Il est à remarquer qu’aucun terme scientifique n’existe en arabe avant le Xe siècle. De même, les traités de gynécologie grecs ne sont pas traduits. La pharmacopée arabe emprunte aux Indiens. 

Ajoutons à cela que l’écriture arabe, dite coufique, a été forgée par des missionnaires chrétiens au VIe siècle. Cette écriture ressemble d’ailleurs étrangement à l’« estrangelo syriaque », ajoute l’auteur. 

De sorte que Sylvain Gouguenheim peut écrire que « les chrétiens syriaques, nestoriens ou monophysites, furent donc à la source de la culture écrite arabo-musulmane ». Nous sommes loin du mythe politiquement correct qui prétend l’inverse. 

2. …il doit être exécuté ! 

Une fois n’est pas coutume, Le Monde, via Roger-Pol Droit, donne de cet ouvrage un compte rendu honnête qui se conclut ainsi : « Somme toute, contrairement à ce qu’on répète crescendo depuis les années 1960, la culture européenne, dans son histoire et son développement, ne devrait pas grand-chose à l’islam. En tout cas rien d’essentiel. Précis, argumenté, ce livre qui remet l’histoire à l’heure est aussi fort courageux. » Le journaliste annonce que ce livre va générer débats et polémiques… Il eut raison probablement au-delà de ce qu’il prévoyait. 

De Télérama à Libération, en passant par Le Monde diplomatique ou Le Monde,qui reprend la main, sinon France Culture et L’Humanité, ce fut un déluge de haine construit sur l’habituelle rhétorique discriminatoire : Aristote au Mont-Saint-Michel n’est qu’un pamphlet, un livre qui manque de sérieux, un ouvrage qui ne respecte pas les lois du genre scientifique, un tissu de mensonges, un ramassis de choses déjà connues de tous et publiées partout, un ouvrage salué par des gens peu honorables et peu fréquentables, un copier-coller de thèses reprises partout sur des sites (où l’on découvre que des scientifiques autoproclamés chercheurs, payés avec l’argent du contribuable, passent leur temps sur Internet…), un torchon affligé d’une bibliographie dans laquelle se trouve un auteur politiquement incorrect… Il y eut aussi la dénonciation d’une kyrielle d’erreurs dont les journalistes ne sont pourtant pas capables de donner plus de deux ou trois exemples factuels, qui n’invalident pas la thèse du livre, et l’invocation de bons papiers dans la mauvaise presse ou sur de mauvais sites (de droite, bien entendu…). La méthode est bien connue : quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. Et Sylvain Gouguenheim a la rage ! Voilà pour quelles raisons il faut qu’il soit islamophobe, raciste, ami des chrétiens intégristes de préférence, partisan de la thèse du « choc des civilisations », de Samuel Huntington, bien qu’il s’en défende avec constance, compagnon de route d’un historien dénoncé comme étant d’« extrême droite »,bien sûr – il s’agit de René Marchand –, puisque ce dernier souligne le caractère belliciste, conquérant et impérialiste de l’islam, alors que, chacun sait, l’islam est une religion de paix, de tolérance et d’amour. 

Qui est Sylvain Gouguenheim ? Il est docteur en histoire avec une thèse sur la mystique rhénane Hildegarde de Bingen, un spécialiste des ordres religieux militaires compagnons de route des croisades, dont les chevaliers de l’ordre Teutonique ; à l’époque, il enseigne à l’École normale supérieure de Lyon. On ne peut dire qu’il manque des titres qui permettent de se prévaloir de ladite science universitaire ! 

Avant cet ouvrage qui fait polémique, personne ne lui reproche quoi que ce soit d’un point de vue épistémologique ou méthodologique. Pourquoi faudrait-il qu’avec ce seul livre, mais aucun autre avant, il ait quitté la route scientifique pour aller au fossé ? C’est bien sûr un procès en sorcellerie qu’on lui intente. D’ailleurs, il suffit de voir d’où viennent les attaques ; elles renseignent sur la nature de la cabale. C’est un procès politique : on reproche à Sylvain Gouguenheim de ne pas sacrifier à l’idéologie politiquement correcte déconstructionniste, qui voudrait que la France et l’Europe judéo-chrétienne ne soient rien du tout sans la perfusion salvatrice de ce qui est non blanc, non chrétien, non occidental. https://www.dailymotion.com/embed/video/k1QYxhDZn1ZRTix6JOh?info=0&logo=0&app=lepointhd.app&autoplay=0Vidéo. Autodafés, épisode 4 – « Aristote au Mont Saint-Michel » 

De sorte qu’on sourira, ou rira, c’est selon, en voyant que le gardien du temple universitaire et scientifique est ici Patrick Boucheron, bien connu pour être aussi peu scientifique que Stéphane Bern, mais qui peut faire illusion puisqu’il pérore juché sur son tonneau du Collège de France, où l’institution sert de cache-sexe au militantisme politique le plus éhonté. Boucheron en caution scientifique et en héraut du sérieux universitaire, c’est l’hôpital qui se moque de la charité ! À l’époque, en septembre 2008, maître de conférences à l’université Paris-1, Patrick Boucheron parle d’un « livre truqué », d’un « pamphlet déguisé en livre d’histoire », il déplore que l’auteur se soit « affranchi de toutes les méthodes élémentaires qui fondent notre métier (sic), notamment la critique des sources ». C’est drôle car, pour qui connaît le travail de ce monsieur, on a l’impression qu’il parle de lui et de ses amis ! Depuis 2015, Patrick Boucheron est devenu professeur au Collège de France. Mais ceci n’entretient aucune relation avec cela, bien sûr. Sa leçon inaugurale a pour titre « Ce que peut l’histoire ». On peut répondre à cette question sans lire son opuscule, pourvu qu’on prenne connaissance de ses méthodes lors de cette polémique. 

Patrick Boucheron fit savoir, universitaire sérieux et scientifique, institutionnel au-dessus de tout soupçon, protégé par la vieille maison fondée par François Ier, homme de rigueur et de probité étranger à toute polémique militante, que ce livre auquel Sylvain Gouguenheim a travaillé pendant six années était un brûlot opportuniste et politicard : « Quand vous écrivez, après le 11-Septembre, que nous ne devons rien aux Arabes, eh bien, vous dites quelque chose qui fait du bien. » On n’attendait pas de considération moins élevée et plus scientifique de la part d’un major de promotion de l’École normale supérieure qui dispose de son rond de serviette à France Inter, France Culture et Arte, honorables succursales du Collège de France, comme chacun sait. 

Le livre a été scientifiquement accueilli par une pétition signée par 200 personnes, dont beaucoup d’anciens élèves, bien sûr étrangers à l’esprit de corps et aux logiques d’avancement dans la carrière, auprès de qui aura sollicité leur paraphe une pétition aimablement relayée par le journal Libération, dont les pages « Pensées » étaient conduites par Éric Aeschimann, dont la surface intellectuelle est bien connue par les lecteurs de son œuvre – on lui doit par exemple la publication de La Révolution Pilote 1968-1972, en 2015. 

Jean-Claude Zancarini fait circuler la pétition à l’ENS de Lyon puis, l’âme en paix après avoir travaillé à cet exercice de justice selon sa conscience, il sollicite le service de presse de la maison d’édition pour regarder à quoi ressemble ce livre dont il dit et fait dire du mal – dixit Le Figaro, dans son édition du 16 juillet 2008, via un article intitulé « L’historien à abattre », signé par Paul-François Paoli… 

Un livre est concocté pour faire pièce à Aristote au Mont-Saint-Michel. Il a pour titre Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l’islamophobie savante et rassemble, bien sûr, la crème de l’université et tout ce qu’elle peut aligner de scientifiques honorables et crédibles, honnêtes et respectables, prestigieux et estimables. C’est dans cet ouvrage paré des plumes du paon scientiste qu’on trouve l’affirmation selon laquelle le livre de Sylvain Gouguenheim manifeste « une vision du monde qui s’insère très précisément dans la philosophie de l’histoire sarkozyste ». On découvre avec bonheur que le gratin scientifique et universitaire crédite l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy d’une « philosophie de l’histoire » probablement en concurrence avec Vico, Kant, Hegel et Spengler ! J’imagine que le mari de Carla Bruni en serait lui-même surpris. Pour cet Aristote au Mont-Saint-Michel qui, dixit Aeschimann, « dégageait des généralités douteuses », on cherche quels mots on pourrait utiliser pour qualifier l’épistémologie objective et neutre de cet ouvrage collectif promu par Libération & Co. 

« Autodafés », de Michel Onfray (Presses de la Cité). À paraître le 1 er septembre.

Une pétition dans son école, un appel signé de 56 chercheurs contre lui dans Libération, un autre émanant du CNRS et des Hautes Études qui fustigeait sa prétendue islamophobie, une exclusion de son laboratoire à Lyon, trois années sans en retrouver un, un refus de demande de mutation, un livre collectif à charge, deux colloques contre lui, dont un aux Rencontres de Blois, des refus de publier ses articles historiques dans des revues scientifiques, une éviction des circuits de jurys de thèse où il officiait, on mesure la grandeur d’âme des défenseurs de la liberté d’expression. Leur grandeur d’âme et, surtout, leur efficacité. La presse à cheval sur l’université, voilà l’attelage qui fait la science, comme chacun sait. 

Sylvain Gouguenheim a perdu sa mère pendant cette cabale qui l’a éprouvé. Il est resté un temps sans enseigner. Le 12 juin 2008, pour L’Express, à Pascal Ceaux et Christian Makarian, qui lui rapportaient les propos de ceux qui affirmaient qu’il n’existait aucune preuve que Jacques de Venise soit venu au Mont, il répondait : « L’historien italien auquel j’ai fait référence n’est pas catégorique. Il y a quand même un indice dans la chronologie du Mont-Saint-Michel rédigée par l’abbé du Mont Robert de Thorigny. Vers 1150, il rajoute en marge de son récit une phrase évoquant le travail de traduction d’Aristote par Jacques de Venise vers 1127. Ce n’est pas une preuve absolue de sa présence, d’autant moins qu’on connaît mal sa vie. Mais cette note interdit de dire qu’il n’y a jamais mis les pieds. » Le 10 avril 2014, dans Le Point, il revient sur cette affaire et confirme les thèses de son ouvrage en concédant quelques erreurs factuelles, sans préciser lesquelles. Le jeudi 10 novembre 2016, dans un entretien avec Paul-François Paoli pour Le Figaro, Sylvain Gouguenheim finit par affirmer que peut-être Jacques de Venise n’est pas venu au Mont-Saint- Michel. 

Où l’on voit qu’un poison inoculé un jour peut tuer longtemps après…

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