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Covid-19 : peur de la mort et état d’exception permanent

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OPINION. En consacrant la primauté du principe fondamental de la protection de la santé, le Conseil constitutionnel se fait l’illustration du tourment principal de nos sociétés contemporaines : la peur de la mort, pouvant même aller jusqu’au renoncement à la liberté.

Covid-19 : peur de la mort et état d’exception permanent

Auteur

Antoine GainotJuriste. Publié le 14 août 2021. FRONT POPULAIRE

Si l’on se penche sur la jurisprudence du Conseil constitutionnel depuis le début de la pandémie, on voit que le principe constitutionnel de protection de la santé permet de justifier toutes les atteintes du pouvoir exécutif et législatif aux libertés fondamentales au vue de la situation exceptionnelle du pays. Personne ne conteste le fait que la protection de la santé publique est une norme primordiale. Mais l’utilisation de ce principe par le Conseil constitutionnel depuis le début de la pandémie est problématique.

En effet, en droit positif, il n’y a pas de principe constitutionnel supérieur à un autre. Le juge constitutionnel doit, s’il y a un conflit entre deux normes, opérer une conciliation. En d’autres termes : l’atteinte à un principe constitutionnel justifié par un autre principe constitutionnel doit être proportionnée. L’ancien membre du Conseil constitutionnel, le doyen Georges Vedel, affirmait que « toutes les dispositions de valeur constitutionnelle n’ont pas la même importance ni la même dignité morale ou politique ». Il y aurait donc une hiérarchie purement morale ou politique entre les normes constitutionnelles. Et qu’y a-t-il de moralement ou politiquement supérieur à la protection de la santé, au droit à la vie? Rien, selon le gouvernement, le Parlement et le Conseil constitutionnel; et certainement pour nombre de nos concitoyens.

Memento mori

La supériorité morale et politique supposée de ce principe est très étroitement liée à notre époque. Philippe Ariès parlait du « déni de la mort » dans la société occidentale. Nous pouvons y trouver une origine dans la substitution de la religion chrétienne par une nouvelle religion : la science. Le positivisme a, paradoxalement, créé une croyance quasi-messianique. Le philosophe Jacques Ellul en était venu à la conclusion que « le sacré autrefois était toujours dans la nature, maintenant la nature est tout à fait désacralisée, et c’est la technique qui apparaît à l’homme moderne comme sacrée ». Le bonheur n’est plus dans le salut divin, mais dans le progrès technique.

Ce progrès pourrait-il vaincre la mort ? Le progrès scientifique a invisibilisé la mort, en la repoussant, mais ne l’a pas vaincue. Ce faisant, il a changé notre représentation de la mort (d’une mort achronique, décrite par Philippe Ariès, toujours présente, à une mort de moins en moins visible et qui n’est ressentie comme juste que si elle est causée par la vieillesse).

En 2007, la sociologue spécialiste des religions Danièle Hervieu-Léger notait : « Le déni de la mort se venge en déniant la vie. La mort qui n’a pas sa juste place finit par envahir toute l’existence. Ainsi notre société est-elle devenue à la fois thanatophobe et mortifère. » L’historien Dominique Kalifa, au début de la pandémie, renchérit : « Pour la première fois, on se rend compte que le seuil de tolérance que l’on associe à la mortalité s’est abaissé à un seuil extraordinaire. Et ce niveau nous dit que nous sommes face à un refus d’accepter la mort collective et nous donne un signe très fort de ce qu’on peut accepter ou non. Cette tolérance qui nous marque à cette acceptation de la mort est un point de rupture ». La philosophie antique et son memento mori(« souviens-toi que tu vas mourir ») sont bien loin.

« La plus haute fonction du pouvoir n’est peut-être plus de tuer mais d’investir la vie de part en part. » Cette phrase est tirée du tome I d’Histoire de la sexualité, La Volonté de savoir, dans lequel Michel Foucault expose une nouvelle conception du pouvoir qu’il appelle « biopolitique ». La prise en compte par le pouvoir de la vie de la population se traduit par un renversement : le pouvoir abandonne son droit de donner la mort et il s’investit dans la totalité de la vie des administrés. Cela aboutit à une société coercitive, disciplinaire ou à une société de contrôle, selon Deleuze. De la préservation de la vie comme visée téléologique du bien commun à la préservation de la vie comme justification de la société de contrôle, il n’y a qu’un pas (-se). Le passe sanitaire n’est rien d’autre que cela.

Necessitas non habet legem

La pandémie a permis d’accélérer ce processus. Le philosophe Giorgio Agamben parle du concept d’état d’exception en s’inspirant de l’histoire du droit. Dans le droit romain, lorsqu’il y avait des tumultus (situations exceptionnelles), la suspension du droit était déclarée (le justitium) : la loi n’avait plus « force de loi ». Il y avait donc un « état de la loi » où « la norme est en vigueur mais ne s’applique pas (n’a pas de force) ». C’était un état d’exception temporaire suspendant le droit afin de rétablir la situation.

Les atteintes aux libertés fondamentales par le Gouvernement et par le Parlement, depuis le début de la pandémie, sont validées par la justice en utilisant la théorie des « circonstances exceptionnelles » (théorie utilisée par le Conseil d’État sur la base de la jurisprudence Heyries). Le Conseil Constitutionnel a même constitutionnalisé cette théorie durant la pandémie par sa décision du 26 mars 2020. Le contre-pouvoir qu’est la Justice ne remplit alors plus son rôle et, au contraire, devient celui qui entérine l’état d’exception permanent au nom de la protection de la vie.

Philosopher, c’est apprendre à mourir

Le Conseil constitutionnel, depuis le début de la pandémie, expose parfaitement la psychologie de nos sociétés contemporaines : la peur de la mort, liée à une confiance absolue dans le progrès scientifique, mène à l’instauration d’un droit d’exception permanent, au service du contrôle social. La « vie nue », la vie organique (protection de la santé) est supérieure à la vie politique, la vie en société (nos libertés fondamentales).

Pour Montesquieu, « il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice ». Et n’est-elle pas encore plus cruelle si elle nous est imposée pour surmonter notre crainte de la mort, nous empêchant ainsi d’être libre ?

« La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte » disait Montaigne. Philosophons, apprenons à mourir et récupérons nos libertés.

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