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Tunisie: le coup de force du président Kaïs Saïed contre le camp islamiste

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DÉCRYPTAGE – En s’emparant du pouvoir, le chef de l’État a mis sur la touche le parti Ennahdha de Rached Ghannouchi, qui incarnait depuis dix ans une révolution qu’il pilotait.

Par Thierry Portes LE FIGARO. 13 août 2021

Arrivé sans crier gare à la présidence de la République avec près de 73 % des suffrages en octobre 2019, Kaïs Saïed a de nouveau surpris son monde, et déclenché les acclamations du peuple tunisien. Avec son coup de force institutionnel du 25 juillet dernier, ce professeur de droit constitutionnel à la retraite, sans parti, sans réseaux ni fortune, a terrassé ses adversaires, à commencer par Rached Ghannouchi, le chef du parti islamiste Ennahdha, qui aura tantôt dirigé, tantôt orienté, le cours de la révolution tunisienne durant ces dix dernières années.

Si l’on ne sait encore vers où ce président se dirige, et surtout s’il sera capable d’affronter les immenses défis posés à son pays, il semble bien avoir tourné la page écrite par le maître à penser de l’islam politique tunisien et membre de la galaxie des Frères musulmans. Rached Ghannouchi, fortement contesté au sein de son parti, dont il pourrait quitter la présidence, est vu comme le principal responsable de l’aggravation, ces dix dernières années, des maux de son pays.

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Aux yeux d’une large partie de l’opinion, Rached Ghannouchi est même coupable d’avoir favorisé la faillite de l’État et la corruption, en plaçant ses hommes dans les ministères et les administrations. Plutôt que de donner le coup de grâce à la révolution, la reprise en main de Kaïs Saïed aurait plutôt, selon le sentiment partagé à Tunis, redonné une chance à ce processus, en le remettant sur les rails. Les chancelleries étrangères, tant occidentales qu’arabes, se sont d’ailleurs bien gardées de condamner cette entreprise.

Le coup du 25 juillet a manifestement été pensé. Le parti de Ghannouchi avait, il y a plusieurs mois, avancé que le président Saïed prévoyait d’utiliser l’article 80 pour évincer le gouvernement et fermer le Parlement. C’est exactement ce qu’il advint. Des appels sur Facebook ont nourri les manifestations contre Ennahdha, le gouvernement et les parlementaires, durant la journée du dimanche 25 juillet dernier, avant que le chef de l’État, comme en écho à ces demandes populaires, ne s’empare, le soir venu, de tous les pouvoirs.

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Vindicte populaire

Le chef d’État tunisien est, par sa fonction, chef des armées. Alors que, en raison de la menace terroriste, le pays vit depuis 2015 sous un État d’urgence octroyant aux forces de l’ordre des pouvoirs supplémentaires, Kaïs Saïed préside le Conseil de sécurité nationale, ce qui lui a permis d’étendre son influence au ministère de l’Intérieur.

Soldats et policiers ont appuyé sa décision du 25 juillet. «Ce n’est pas que l’armée et les forces sécuritaires ont choisi entre les islamistes et Kaïs Saïed, décrypte le journaliste Mourad Sellami, mais elles ont décidé de restaurer l’autorité de l’État.» C’est l’armée qui a pris à son compte, avec succès, la campagne de vaccination que le gouvernement démis avait été incapable d’organiser, nourrissant par là même la vindicte populaire.

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Ces derniers mois, la Tunisie dérivait dangereusement. Plusieurs députés, forts de leur immunité, se sont autorisés à défier les lois et les forces de sécurité au nom d’intérêts partisans.

Exemple le plus criant d’une gabegie qui n’épargne aucun secteur économique, le transport du minerai de phosphate était retardé ou son coup augmenté pour le simple bénéfice de quelques-uns. Et la justice, notoirement corrompue, plutôt que de sanctionner, se chargeait d’offrir des laissez-passer aux politiciens, hommes d’affaires et fonctionnaires qui s’enrichissaient frauduleusement.

Ceux qui sont garants du respect de la loi doivent être les premiers à donner l’exemple et à être responsables et intègres.Kaïs Saïed, président de la Tunisie

En fermant l’Assemblée, le président Saïed a fait tomber l’immunité parlementaire de ses anciens occupants. Plusieurs députés ont depuis été arrêtés. Quatorze personnes travaillant dans l’industrie du phosphate ont été jeudi interdites de quitter le territoire.

La Douane a, elle, annoncé mardi avoir arrêté une magistrate qui s’en allait porter 1 million et demi de dinars en liquide à un trafiquant de devises du Sud tunisien. «La loi doit s’appliquer à tous, peu importe la fonction, le statut social et économique , n’a pas manqué de commenter le président. «Ceux qui sont garants du respect de la loi doivent être les premiers à donner l’exemple et à être responsables et intègres. Si on veut parler de l’indépendance de la justice, on doit avoir en tête que nul n’est au-dessus de la loi.» La magistrate ayant été placée sous contrôle judiciaire, le populisme de Kaïs Saïed s’est fait entendre par cette petite touche finale: Si un jeune volait un article insignifiant dans un supermarché, il serait emprisonné…»

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Affaires étrangères, Défense, Justice et Intérieur sont les quatre ministères sur lesquels le président entendait imposer sa férule. Cela l’a conduit d’emblée à engager un bras de fer avec Rached Ghannouchi, chef du parti le plus puissant, président de l’Assemblée, qui depuis plus de dix ans avait placé ses relais à la Justice et à l’Intérieur. L’instabilité gouvernementale s’est installée. En janvier 2020, la première équipe proposée par Ghannouchi n’a pas été validée par l’Assemblée. Le deuxième premier ministre, choisi par le président, a été contraint à la démission, pour une affaire de conflits d’intérêts. Le troisième, Hichem Mechichi, encore choisi par Kaïs Saïed, a, lui, été retourné par Ghannouchi. En janvier 2021, Mechichi a remplacé les ministres de l’Intérieur et de la Justice que lui avait imposés le président, mais, quand il a souhaité nommer leurs remplaçants, le président ne les a pas investis. Jusqu’à ce qu’il décide de débarquer tout le monde fin juillet.

Contrairement à son prédécesseur, Béji Caïd Essebsi, qui avait fini par passer un accord avec Rached Ghannouchi et même par accepter que ce dernier s’acoquine avec son premier ministre, Kaïs Saïed, lui, n’a rien cédé. Cet homme intègre, qui a toujours dénoncé la corruption, pourrait maintenant utiliser l’arme judiciaire contre ses adversaires.

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L’ancien procureur de la République, notamment en charge du pôle antiterroriste, Béchir Akremi, est assigné à résidence pour avoir manipulé des investigations. Un rapport de l’Inspection générale du ministère de la Justice l’accuse notamment d’avoir gêné l’enquête sur les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi. Depuis longtemps, des sources sécuritaires accusent Ennahdha, qui était au pouvoir en 2013, d’avoir couvert les exécutions de ces deux personnalités de gauche hostiles au camp islamiste.

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