MEMORABILIA

Le Pakistan n’a jamais cessé de soutenir les islamistes afghans

 Réservé aux abonnés

DÉCRYPTAGE – La chute du régime d’Ashraf Ghani marque une victoire tactique pour Islamabad. Mais elle expose aussi le pays à un risque de contagion djihadiste.

Par Emmanuel Derville LE FIGARO. 16 août 2021

En ce 14 septembre 2001, un climat tendu règne alors que le président pakistanais, le général Pervez Musharraf, ouvre la réunion des chefs de corps, les officiers les plus puissants de l’armée. La veille, Richard Armitage, le secrétaire d’État américain adjoint, a remis une liste de sept exigences au directeur de l’ISI, l’agence de renseignement militaire: Islamabad est sommé, entre autres, de couper toute aide militaire et logistique aux talibans afghans qui ont hébergé Oussama Ben Laden. La dictature de Musharraf doit fermer ses frontières aux combattants pakistanais qui veulent se battre aux côtés des talibans. Elle doit ouvrir ses bases militaires et son espace aérien aux bombardiers américains. Sinon, Washington envisagera d’attaquer le Pakistan.

À LIRE AUSSI :Afghanistan: amers, les habitants de Kaboul se préparent au retour des interdits et des châtiments corporels

Pervez Musharraf explique à ses compagnons d’armes qu’il n’a pas d’autres choix que de se soumettre. La pilule est dure à avaler. Peu après l’émergence du mouvement taliban en 1994, le Pakistan a fourni des armes, du carburant et des combattants aux islamistes dans leur guerre contre les factions militaires regroupées au sein de «l’Alliance du Nord». Le Pakistan veut éviter que l’Inde s’impose comme une puissance dominante en Asie du Sud. Il doit pouvoir compter sur un régime ami à Kaboul. Islamabad se tourne d’autant plus vers les talibans que ces derniers entretiennent une proximité idéologique avec les groupes pakistanais actifs contre l’armée indienne au Cachemire, un territoire dont les deux puissances nucléaires se disputent la souveraineté. Si Islamabad abandonne ses alliés talibans et la cause cachemirie, l’opinion publique ne comprendra pas.

À LIRE AUSSI :Les pays frontaliers de l’Afghanistan anticipent une victoire des talibans

Musharraf l’emporte avec un argument massue: s’il rechigne à aider les Américains, l’Inde en profitera pour devenir l’alliée incontournable des États-Unis. Le Pakistan sera mis au ban de la communauté internationale au nom de la lutte antiterroriste. Les généraux donnent leur accord du bout des lèvres.

Un secret de Polichinelle

C’est le début de vingt années de tiraillement entre la nécessité de ménager les intérêts américains et celle de protéger les talibans afghans. Malgré les milliards de dollars d’aide du FMI ainsi que des administrations Bush puis Obama, Islamabad fournit dès le début des années 2000 un refuge aux talibans qui ont quitté leur pays. Le mollah Omar traverse la frontière sans encombre sur une motocyclette fin 2001. On le dit installé à Quetta, la capitale de la province occidentale du Baloutchistan qui devient une base arrière pour son organisation.

À LIRE AUSSI :Ces exilés afghans qui se lamentent sur leur pays et leurs proches restés là-bas

Une journaliste du New York Times racontera plus tard comment, dès 2003, les islamistes se réunissaient librement sur le carrefour de Mizan, situé à vingt minutes d’une base aérienne, jurant qu’ils reprendraient le pouvoir. Ils vivent dans des camps de réfugiés ou des madrasas. On les trouve aussi à Peshawar, la grande ville du nord-ouest du Pakistan, ainsi qu’à Karachi où les collectes de dons pour le «djihad» vont bon train. Les autorités interdisent très vite aux journalistes étrangers d’aller à Quetta. Ceux qui sont basés dans le pays sont scrutés par des agents de l’ISI et leurs communications sont interceptées. Pas question que la présence talibane sur place s’étale dans la presse.

Les talibans ont leurs familles qui vivent ici. Parfois, ils se font soigner dans nos hôpitauxSheikh Rashid Ahmed, ministre de l’intérieur pakistanais

Celle-ci est pourtant un secret de Polichinelle que des représentants gouvernementaux admettent à mots couverts malgré les dénégations officielles. Interrogé sur les pressions américaines pour des opérations contre les talibans, un haut fonctionnaire justifiait l’inaction du Pakistan en ces termes il y a deux ans: «ces gens ne nous attaquent pas, ils vivent chez nous paisiblement». Le ministre de l’Intérieur, Sheikh Rashid Ahmed fut encore plus direct lors d’une interview accordée à une chaîne pakistanaise le 27 juin: «Les talibans ont leurs familles qui vivent ici, à Rawat, Lohi Bhair, Barakahuh, Tarnol (dans la banlieue de la capitale). Parfois, ils se font soigner dans nos hôpitaux ou leurs cadavres arrivent chez nous.»

À LIRE AUSSI :L’Amérique sidérée par l’ampleur de sa défaite en Afghanistan

La chute du régime d’Ashraf Ghani marque une victoire tactique pour Islamabad. Mais elle expose aussi le pays à un risque de contagion djihadiste. Les talibans entretiennent des liens étroits avec le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), une coalition de groupes armés qui rêve de renverser l’État pakistanais. «En dépit d’une méfiance croissante, le TTP et les talibans conservent des relations anciennes», notait un rapport de l’ONU en juin. Une manière pour le groupe islamiste de garder un moyen de pression pour ne pas être trop dépendant des exigences pakistanaises.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :