MEMORABILIA

Luc de Barochez – L’Afghanistan est aussi une crise européenne

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ÉDITO. La victoire des islamistes talibans va doper l’agressivité des djihadistes et grossir le flux des réfugiés afghans. L’Europe est en première ligne.

Des milliers d'Afghans se pressent le lundi 16 aout a l'aeroport de Kaboul pour tenter de fuir le pays apres la victoire des talibans.
Des milliers d’Afghans se pressent le lundi 16 août à l’aéroport de Kaboul pour tenter de fuir le pays après la victoire des talibans.© WAKIL KOHSAR / AFP

Par Luc de BarochezPublié le 17/08/2021 à 07h00 – Modifié le 17/08/2021 à 08h39

Victoire politique retentissante pour l’islamisme vingt ans après les attentats du 11 Septembre, la prise du pouvoir par les talibans à Kaboul affecte directement les Européens. Au moins quatre dimensions de la tragédie afghane nous concernent : l’émergence chaotique d’un monde sans gendarme américain ; l’aggravation de la menace djihadiste ; l’arrivée prochaine d’une vague migratoire ; le revers infligé aux valeurs qu’incarne l’Europe, et notamment les droits des femmes, la liberté d’expression, le sort des minorités ou la démocratie.

Les scènes de désespoir à Kaboul après la chute du régime proaméricain et les premières exactions perpétrées par les vainqueurs prouvent, s’il en était besoin, que la pression migratoire va s’accentuer. La marche en avant des talibans a incité des milliers de personnes à se mettre en route ces dernières semaines. Ce n’était qu’un début. L’an dernier déjà, les Afghans étaient, avec quelque 50 000 dossiers, les principaux demandeurs d’asile dans l’Union européenne après les Syriens. Il est prématuré de dire si la nouvelle crise aura un impact similaire à celle de 2015, qui avait été provoquée par la guerre civile en Syrie. Mais elle va à coup sûr relancer les débats sur la mise en place d’une politique européenne d’asile, ainsi que sur la régulation de l’immigration clandestine dans l’UE. À l’approche de deux élections majeures – en Allemagne le 26 septembre prochain, en France en avril 2022 –, le potentiel de déstabilisation est considérable.

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Si la migration est la conséquence du conflit la plus tangible dans l’immédiat pour l’Europe, elle n’est pas forcément la plus grave à long terme. Bien plus périlleux sont les encouragements fournis à tous les islamistes de la planète par la victoire que quelques dizaines de milliers de barbus enturbannés viennent de remporter sur l’armée la plus puissante du monde. L’islamisme politique est manifestement toujours en phase ascendante. La capacité de mobilisation des talibans, autour d’un récit antioccidental, identitaire et réactionnaire, va donner du grain à moudre à plus d’un extrémiste en Afrique ou au Proche-Orient.

Des militants d’Al-Qaïda et de l’État islamique libérés de prison

Un démenti cinglant vient d’être apporté aux stratèges qui nous expliquaient ces dernières années que la guerre contre le terrorisme était derrière nous, car les principales menaces émanaient désormais d’États installés et non plus de groupes islamistes. Tout contribue à indiquer que les « étudiants en théologie », contrairement aux assurances qu’ils avaient données aux Américains en 2020, n’ont pas cessé de protéger Al-Qaïda. « Les liens entre les deux groupes continuent d’être étroits, fondés sur une idéologie commune, forgés par un combat conjoint et des alliances matrimoniales », établit un rapport de l’ONU publié en juin dernier. Signe révélateur : à leur arrivée à Kaboul, le 15 août, les combattants talibans ont libéré de prison des milliers de détenus, parmi lesquels se trouvaient des militants importants d’Al-Qaïda.

À LIRE AUSSIBaverez – Guerres, l’Occident en échecLes Européens, qui ont tous envoyé des contingents militaires pour appuyer les Américains après 2001 (90 militaires français sont tombés en Afghanistan, mais aussi 455 Britanniques, 62 Allemands, 53 Italiens, etc.), constituent, aux yeux des djihadistes, une cible de choix. Par ailleurs, le Vieux Continent est aussi le débouché numéro un de l’opium et de l’héroïne venant d’Afghanistan. Le pavot était beaucoup cultivé ces dernières années dans les régions sous contrôle des talibans, comme le Helmand. Vu l’ampleur des intérêts en jeu, il est déprimant que les Vingt-Sept aient accueilli sans réaction notable, au printemps dernier, l’annonce par Joe Biden du départ américain. Il n’était pas nécessaire d’être expert pour savoir que les talibans allaient reprendre du poil de la bête.

L’Europe avait-elle les moyens de changer le cours des choses en Afghanistan ? D’aider à préparer une sortie occidentale plus honorable ? Comme elle n’a même pas essayé, on ne le saura jamais. Mais l’épisode souligne que le monde post-américain qui gagne du terrain est plus dangereux, plus incertain, plus instable que celui auquel nous nous étions confortablement habitués depuis la fin de la guerre froide. Les Européens doivent se préparer à des scénarios conflictuels où les Américains refuseront désormais d’intervenir. Et apprendre à défendre eux-mêmes leurs intérêts. Car en Afghanistan, la déconfiture stratégique des États-Unis est aussi la leur.

Consultez notre dossier : L’Afghanistan livré aux talibans

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