MEMORABILIA

Saïgon est tombée… sans grandes conséquences pour le reste du monde. Quid de Kaboul ?

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Une photo montrant la chute de Saigon en 1975 par Hubert Van Es sur le mur du Club des correspondants étrangers à Hong Kong le 15 mai 2009.

©MIKE CLARKE / AFP

Interrogé en juillet sur le retrait des troupes américaines d’Afghanistan, Joe Biden avait refusé d’y voir un parallèle avec le retrait du Vietnam en 1975. L’impact géopolitique global du départ des Américains de Saïgon semble limité. Faut-il s’attendre à ce que la chute de Kaboul soit plus marquante à l’échelle internationale ?

Emmanuel Dupuy. ATLANTICO. 17 août 2021

Atlantico : On compare actuellement, images à l’appui, la situation de Kaboul et Saïgon en 1975. La comparaison est-elle appropriée ?

Emmanuel Dupuy : Symboliquement elle est appropriée. Quand on voit l’image des Chinook évacuer les derniers personnels de l’ambassade américaine et ceux qui dans la nuit du 29 au 30 avril 1975 ont évacué Saïgon, il y a évidemment une très forte similitude. Néanmoins le contexte n’est pas tout à fait le même et on ne peut pas comparer l’avancée des Việt Minh, qui s’est fait de manière très longue contre les Français, et les Américains avec la situation en Afghanistan. En Afghanistan, cela s’est fait sans trop de bain de sang. Le président Ashraf Ghani, avant de quitter le pays, a rappelé que 45.000 membres des forces de sécurité afghanes sont décédés depuis 2014. Néanmoins, on ne peut pas comparer les deux situations, notamment au vu de l’offensive éclair de ces dernières semaines qui s’est faite quasiment sans tirer de coups de feu. Les villages se sont rendus. Les Việt Minh, eux, sont arrivés les armes à la main.

Au-delà, de l’émoi, l’impact géopolitique global du départ des Américains de Saïgon semble limité. Faut-il s’attendre à ce que la chute de Kaboul soit plus marquante à l’échelon international ?

Rappelons ce qu’écrivait le Général De Gaulle en 1966 à Phnom Penh : « Il n’y a aucune chance que les peuples de l’Asie se soumettent à la loi d’un étranger venu de l’autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et quelle que soit la puissance de ses armes ». C’est exactement ce qui est en train de se passer. Il y a une forme de désoccidentalisation du multilatéralisme. Ce sont les acteurs orientaux qui ont les clés en main. Ce sont eux d’ailleurs que les talibans sont allés voir les premiers : la Chine, l’Iran, la Russie et leur voisin et partenaire, le Pakistan.

Rappelons que ce mardi va avoir lieu une rencontre entre Dmitri Jirnov, ambassadeur Russe à Kaboul et le chef de la commission militaire des talibans, le mullah Yaqoob.

La gestion de ce conflit montre aussi à quel point le multinationalisme onusien est à bout de souffle.

La réunion du conseil de sécurité est à ce titre parfaitement illusoire au regard de la situation actuelle. Si elle avait dû avoir lieu, il aurait fallu que ce soit au moment où les talibans ont commencé à discuter avec les Américains à Doha. On peut faire le lien avec la conférence de Paris qui avait mis fin à la guerre du Vietnam mais à cette époque la résolution des conflits impliquait les belligérants ainsi que des pays tiers. Au Qatar, les Américains ont joué unilatéralement et en secret, sans même y associer le gouvernement afghan dans un premier temps.

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Est-ce que des grands équilibres géopolitiques risquent d’être perturbés ?

Cela ne va pas changer fondamentalement les équilibres stratégiques. Premièrement, un certain nombre de membres du conseil de sécurité ne sont pas au diapason de la position américaine. Les mêmes fractures existent sur le nucléaire iranien, sur le conflit syrien, sur la Libye, etc. Si une résolution émergeait de son conseil de sécurité présidé par l’Inde et réuni à la demande de la Norvège, on verrait les mêmes oppositions : la Russie et la Chine contre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France. Et encore, la Grande-Bretagne n’est pas tout à fait au diapason. Boris Johnson a convoqué le parlement britannique mais son ministre des Affaires étrangères a dit qu’il fallait tenir compte de la realpolitik et engager un dialogue. On ne va pas sortir des menaces.

On voit que Joe Biden est sous le feu des critiques. A quel point cela pourrait-il nuire à l’Amérique et à sa présidence ?

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D’abord, le président américain n’est pas le seul coupable. C’est Zalmay Khalilzad, le représentant américain pour l’Afghanistan (SRAR) nommé par Trump qui a été l’architecte des rencontres entre les talibans et les Etats-Unis. Donc la demande de Trump de la démission de Biden en raison du fiasco actuel n’est pas fondée puisque Biden suit exactement l’agenda du précédent mandat. John Bolton l’avait écrit dans un livre. Donc la position de Biden est très inconfortable.

D’où cette prise de parole lundi soir pour dire que les Américains n’auraient pas pu faire mieux, qu’ils ont déjà payé un lourd tribut humain (1400 hommes) mais aussi financier. Également pour rassurer sur le fait qu’ils évacuent le plus de monde possible. Biden est particulièrement sous la pression des sénateurs qui sont les mêmes qui voulaient, suite à l’accord du 14 février 2020, que son contenu soit rendu public. Trump n’avait pas accédé à cette information. Il devait y avoir une clause secrète qui fait que les Américains ont cessé d’aider les forces afghanes. Ces dernières ont été empêchées de partir au combat contre les talibans, même si le rapport de force semble inégal. C’est une tâche qui va jaillir sur Joe Biden.

Et je pense que la communauté internationale retiendra malgré tout que c’est Joe Biden qui a livré pieds et mains l’Afghanistan aux talibans.

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