MEMORABILIA

Vu de Téhéran, les talibans sont un « moindre mal »

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Influence régionale, investissements, trafic de stupéfiants, sécurité à la frontière, protection des minorités chiites : bien qu’il soit resté jusqu’à présent relativement discret sur le dossier afghan, le régime iranien joue gros.

OLJ / Par Stéphanie KHOURI, le 18 août 2021 L’ORIENT-LE JOUR

Vu de Téhéran, les talibans sont un « moindre mal »

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif (à droite), accueillant une délégation des talibans, dont le leader Abdul Ghani Baradar (au centre) à Téhéran, le 31 janvier 2021. Tasnim News/AFP 

Herat, Kandahar, Kaboul. Comme le reste du monde, les Iraniens regardent avec surprise le spectacle de ce « blietzkrieg » conduit par les talibans en Afghanistan. Ils s’étaient préparés à la possibilité d’un effondrement de l’armée afghane dans le sillage du retrait américain mais, comme le reste du monde, Téhéran avait largement sous-estimé le niveau de préparation, l’efficacité et la rapidité de la machine guerrière des talibans. Les autorités iraniennes s’étaient pourtant mises en état d’alerte dès mai, suite au retrait des forces américaines et au début de l’offensive talibane contre le gouvernement afghan. Inquiétées par un possible débordement du conflit, un flux de réfugiés et la montée en puissance de certaines factions sunnites extrémistes qui pourraient s’en prendre à la minorité chiite d’Afghanistan, les troupes s’amassent progressivement au cours de l’été le long de la frontière afghane. Les canaux diplomatiques s’activent et, les 7 et 8 juillet, le ministre iranien des Affaires étrangères reçoit des délégations du gouvernement voisin et des talibans afin de tenter une médiation, tout en cherchant à remplir l’espace laissé vacant par les Américains qui sont sur le départ. 

Une opportunité ? 

Les rumeurs vont bon train : certains experts parlent d’une possible intervention des Iraniens, d’autres d’un affrontement par milices interposées sur le modèle irakien. Mais l’Iran de 2021 n’est plus celui de la fin des années 1990. Certes, les divergences idéologiques persistent entre le régime des mollahs et celui des talibans qui « ne représentent pas une solution idéale », note Fatemeh Aman, analyste au Middle East Institute. Mais l’arrivée à Kaboul d’islamistes sunnites ne terrorise plus Téhéran, qui depuis s’est accommodé de ses anciens ennemis jusqu’à coopérer avec eux notamment dans le but de mettre à mal les intérêts américains dans le pays. D’autant que sur le plan sécuritaire, la situation reste pour l’instant sous contrôle. Le 6 août, les talibans capturaient la ville de Zaranj, à la frontière iranienne, provoquant de nouvelles vagues d’exode. Pourtant, « hormis ce flux de réfugiés que Téhéran tentera probablement de régler en payant les talibans, il n’y a pas de menace sécuritaire directe », estime Farzin Nadimi, expert en défense et sécurité régionale au Washington Institute for Near East Policy. 

Malgré l’affairement à Téhéran, la reconquête territoriale des talibans se présente donc comme une opportunité de gagner en influence régionale et, surtout, de marquer des points contre Washington. « L’Iran, qui a soutenu les talibans tout au long de la dernière décennie afin de mettre un terme à la présence militaire américaine, voit le retour des talibans au pouvoir comme une victoire stratégique », fait remarquer ainsi Afshon Ostovar, professeur à la Naval Postgraduate School en Californie et spécialiste de l’Iran. Les enjeux économiques qui lient les deux entités poussent également à maintenir un rapport de bon voisinage. Pour les talibans, « l’apport iranien en termes d’énergie, d’essence et de gaz est vital », rappelle Fatemeh Aman. Côté iranien, il s’agit surtout de préserver les investissements et de poursuivre les activités de narcotrafic de l’autre côté de la frontière en cas de changement de régime. 

Mais malgré cette alliance de circonstance qui mijote à feu doux depuis plusieurs années, le tableau est très loin d’être idyllique. « L’Iran ne sortira pas gagnant des récents événements : les talibans ne sont pas l’une de ces milices affiliées à Téhéran, dont l’influence pourrait même décroître à l’avenir compte tenu de la perte de confiance des Afghans envers les Iraniens », poursuit Fatemeh Aman. Ici, l’historique conflictuel entre la mouvance fondamentaliste sunnite et la république chiite ne peut pas être évacué de l’analyse des événements actuels. En 1998, les talibans, arrivés au pouvoir deux ans plus tôt, exécutent au consulat d’Iran de Mazar-e Sharif 11 Iraniens, dont une majorité appartenaient à la Force al-Qods, l’unité d’élite des IRGC (Corps des gardiens de la révolution islamique). Une guerre est évitée de justesse : le guide suprême Ali Khamenei donne son accord, avant de le retirer, en vue d’une « action militaire fortement encouragée par les IRGC », rappelle Farzin Nadimi. Un démêlé auquel s’ajoute un différend portant sur la rivière transfrontalière Helmand. Cet ensemble amène en 2001 les Iraniens à soutenir Washington dans sa tentative de renverser le régime des talibans. « Après avoir travaillé dur pour aider les renseignements américains et les seigneurs de guerre locaux, les Iraniens célèbrent alors la chute des talibans », poursuit Fatemeh Aman. 

Une action a minima 

Il faudra attendre deux ans, et le début de la rhétorique de « l’axe du mal » dirigée par Washington contre Téhéran, pour que les prémices d’un mariage de raison s’esquissent entre les talibans et le régime iranien, qui ne partageront jamais que des ennemis. « C’est à ce moment que les Iraniens ont pris contact avec les insurgés des talibans, leur fournissant des explosifs, de sorte à s’assurer que les Américains ne puissent pas utiliser l’Afghanistan comme une base arrière pour attaquer l’Iran », explique Fatemeh Aman. À partir de 2015, c’est contre la branche locale de l’État islamique, IS-Khorasan (IS-K), que la coopération se poursuit. « Les Iraniens arrivent à la conclusion que le gouvernement afghan ne sera pas en mesure de venir à bout d’IS-K et entrent alors en contact avec les talibans pour faire front commun », poursuit cette dernière. Le rapprochement se poursuit jusqu’à aujourd’hui sur le plan diplomatique, ouvrant la voie à une série de rencontres entre des représentants du mouvement islamiste et des officiels de Téhéran. « Les Iraniens sont nerveux : un gouvernement entièrement dominé par les talibans n’est pas leur premier choix, mais ils n’ont plus d’autre option afin de contenir l’État islamique et les possibles retombées d’une nouvelle guerre », affirme Fatemeh Aman. 

Face à la réalité du terrain, et en l’absence d’alternative, Téhéran est ainsi contraint de composer avec les talibans afin de préserver ses intérêts. Les options sont limitées : l’intervention directe sur un terrain connu pour être devenu « le cimetière des empires » semble exclue, tandis qu’une présence indirecte par milice interposée sur le modèle des « Fatemyioun », ces brigades d’Afghans chiites envoyés en Syrie pour combattre au nom de la République islamique, est impensable si Téhéran veut continuer de s’attirer les bonnes grâces des talibans. L’Iran pourrait dans ce contexte être réduit à une action a minima, qui viserait simplement à « concentrer son attention sur l’action diplomatique ; la présence militaire à la frontière ; et un volet plus humanitaire visant à gérer la crise des réfugiés afin de restaurer sa réputation compromise par l’alliance avec les talibans », estime Fatemeh Aman. 

Un seul dossier, s’il revenait au-devant de la scène, pourrait compromettre cet équilibre : celui des Hazaras, la minorité chiite d’Afghanistan pour qui les Iraniens auront du mal à négocier toute protection si les talibans décidaient de renouer avec les méthodes brutales exercées contre les minorités, ce dont ils se défendent jusqu’à aujourd’hui. En cas de violence, « l’Iran pourrait décider de les protéger, par exemple en ressuscitant l’Alliance du Nord (front militaire formé en 1996 pour combattre les talibans), ou encore en misant sur des réseaux d’insurgés », observe Farzin Nadimi. Sans engagement de la part de Téhéran, c’est alors « toute sa crédibilité auprès de ses clients régionaux qui pourrait alors se trouver compromise », avertit Afshon Ostovar.

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