MEMORABILIA

« La philosophie des talibans n’a pas changé » Entretien FigaroVox.

«Sous le règne des talibans, de 1996 à 2001, les Afghans ont connu la misère absolue»

Par Ronan Planchon. LE FIGARO. 18 août 2021

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Les talibans, lorsqu’ils étaient au pouvoir, n’ont pas seulement persécuté de très nombreux Afghans, mais ruiné le pays, raconte Jean-Charles Jauffret. Aujourd’hui, malgré leurs efforts de communication envers l’Occident, la philosophie des talibans n’a pas changé, juge-t-il…

Jean-Charles Jauffret est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. Il est l’auteur de «Afghanistan 2001-2010, Chronique d’une non-victoire annoncée» (éd. Autrement, 2010).


LE FIGARO : Où et quand le mouvement taliban est apparu ? Quel contexte, à l’époque, a favorisé son émergence ?

JEAN-JACQUES JAUFFRET : Le contexte de l’époque était assez effroyable. Une précision : l’Afghanistan est en guerre civile depuis 1973, date de la fuite du roi Zaher Shah, renversé par un membre de sa famille. À partir de cette année-là, l’Afghanistan n’a cessé de s’effondrer.

En 1987, deux ans avant leur retrait d’Afghanistan, les Soviétiques avaient mis en place un gouvernement confié à un communiste, Mohammad Najibullah. Les Soviétiques n’ont pas décidé de créer une armée de supplétifs sous-équipés, ils ont fait en sorte que l’armée nationale afghane d’alors soit très solide et ont envoyé un message très clair à leurs alliés : «nous serons là pour vous soutenir en cas de menace».

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À l’inverse de ce que viennent de faire les Américains en quittant précipitamment le pays de façon éhontée, en 1990, l’armée nationale afghane, épaulée par les Soviétiques et les officiers polonais alors présents en Afghanistan, a écrasé les Moudjahidines qui marchaient sur la ville de Jalalabad.

Cependant, la chute de l’Union soviétique, fin 1991, a entraîné, en avril 1992, celle du gouvernement Najibullah. Les groupes armés qui mettent alors la main sur Kaboul sont incapables de s’entendre et rapidement la guerre civile éclate dans la capitale et plus tard dans l’ensemble du pays.

Face à ce chaos et à la corruption généralisée, des Patchounes se tournent vers un fondamentalisme qui prétend avoir pour mission de redonner sa «pureté» à l’islam. Il s’agit d’un mouvement intégriste qui est la couche pakistanaise de l’interprétation du retour aux sources de la «pureté» de l’islam, sur lequel va se greffer le wahhabisme: voilà l’origine philosophique du mouvement taliban.

Un grand auteur, Khaled Hosseini, a publié deux livres exceptionnels (Les Cerfs-volants de Kaboul et Mille soleils splendides) où il décrit des horreurs apocalyptiques qu’il a vues de ses yeux en Afghanistan sous les talibans.Jean-Charles Jauffret

Il est officiellement créé en septembre-octobre 1994 dans la province de Kandahar, située dans le sud-est, région connexe avec la partie pachtoune du pays. La ville de Kandahar est le berceau des talibans. Dans les territoires qu’ils contrôlent, ces ultra-rigoristes rendent une justice qui recourt aux châtiments corporels. Ils assurent ainsi un certain ordre et financent leurs guérillas grâce à la culture du pavot. Petit à petit, grâce à leur organisation et un sens inné de la propagande, les talibans vont l’emporter en 1996 à Kaboul. Dans des conditions atroces.

Les talibans vont ensuite régner seuls à Kaboul jusqu’en 2001. Quelles ont été les premières mesures qu’ils ont prises une fois au pouvoir ?

Mohammad Omar (NDLR, chef des talibans de 1994 jusqu’à sa mort) s’est d’abord donné le titre de commandeur des croyants, ce qui a beaucoup choqué les musulmans.

Le mouvement taliban se caractérise par un islamo-nationalisme: il ne s’exporte pas, bien qu’il tolère à l’époque, sur son sol, la création d’al-Qaida. Au moment où les talibans ont pris Kaboul, ils n’ont pas proclamé d’État. C’est normal de leur point de vue : dans leur philosophie il n’y a pas besoin d’État. Les talibans ne reconnaissent que la charia. Ils appliquent une loi islamique qui, selon leur interprétation, n’a que faire des notions constitutionnelles et administratives telles que les Occidentaux les conçoivent.

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Dès leur arrivée, l’Afghanistan est partie à vau-l’eau. C’est devenu un pays où les talibans étaient incapables de faire voler un hélicoptère ou un avion par manque de compétences et où les Afghans étaient réduits à la misère absolue. Après la prise de l’Afghanistan par les talibans, d’environ 5 millions de personnes nées dans le pays ont pris la fuite, en Pakistan et en Iran essentiellement, et ont vécu dans des camps.

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À quoi ressemblait Kaboul sous la coupe des talibans ?

À un pays en guerre, replié sur lui-même, où les conditions de vie sont ce que la charia veut. Les talibans ont interdit de rire en public. Le port obligatoire des vêtements islamiques pour tous, y compris les hommes, a été institué. Les femmes, elles, n’avaient droit à rien. Il y a eu des lapidations de femmes accusées d’adultère. C’était tout ce qu’on peut imaginer de pire, la négation absolue de la dignité humaine et de la liberté au nom d’une interprétation totalement rigoriste et excessive de ce que la charia.

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Un grand auteur, Khaled Hosseini, a publié deux livres exceptionnels (Les Cerfs-volants de Kaboul et Mille soleils splendides) où il décrit des horreurs apocalyptiques qu’il a vues de ses yeux en Afghanistan: des gens décapités en pleine rue, des homosexuels placés sous un mur que les talibans font sauter pour qu’ils soient écrasés sous les pierres…

Les talibans ont d’abord tenté de rassurer la population afghane mais ils n’ont pas changé. Ils sont remarquablement organisés et tiennent les réseaux sociaux dans le pays.Jean-Charles Jauffret

Dans les campagnes, les habitants n’ont jamais eu la moindre chance de sortir de leur condition par manque de routes, d’électricité ou d’accès au soin. Les talibans ont une assise dans les couches les plus pauvres mais quand ils dirigeaient le pays entre 1996 et 2001, ils n’ont rien fait pour améliorer leur quotidien.

Voilà les talibans à nouveau maîtres du pays. On peut donc craindre le pire pour les Afghans. Leur profil est-il le même que dans les années 1990 ?

Les talibans ont d’abord tenté de rassurer la population afghane mais ils n’ont pas changé. Plusieurs courants coexistent en leur sein, mais la philosophie du taliban est resté la même. Ce n’est pas moi qui le dis mais le secrétaire général de l’ONU qui a, ces derniers jours, parlé d’une «effroyable tragédie» pour l’Afghanistan. Il a employé des mots violents afin que les nations prennent conscience qu’à Kaboul, les libertés les plus élémentaires seront piétinées. Dès leur arrivée au pouvoir, ces jours-ci, les talibans ont d’ailleurs réaffirmé la primauté de la loi islamique, et déclaré que toutes les femmes devraient porter la burqa.

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Les talibans sont remarquablement organisés et tiennent les réseaux sociaux dans le pays. Une nouvelle guerre civile est vraisemblable et, dans cette hypothèse, on aurait très peu d’informations sur les événements.

Le patrimoine culturel afghan est-il en péril ?

Oui. Heureusement, de remarquables universitaires afghans ont tout fait -avec leurs homologues étrangers- pour préserver ce qui pouvait l’être (des documents notamment). En revanche, le patrimoine culturel désormais sous le contrôle des talibans risque, à moyen ou long terme, d’être détruit.

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