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Araud – Afghanistan : l’Amérique s’en remettra, l’Europe peut-être pas

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CHRONIQUE. Aussi spectaculaire soit-elle, la déroute américaine en Afghanistan n’est pas le signe d’un déclin de la puissance des États-Unis.

Des combattants talibans a Kaboul le 16 aout 2021.
Des combattants talibans à Kaboul le 16 août 2021.© – / AFP

Par Gérard Araud. Publié le 22/08/2021 LE POINT

Nul ne niera que la victoire éclair des talibans est d’autant plus une défaite des États-Unis qu’elle a pris l’aspect d’une spectaculaire débâcle. Ce tragique gâchis, retransmis sur tous les médias du monde, a conduit les commentateurs aux États-Unis et ailleurs à émettre les pronostics les plus sombres sur l’avenir d’une puissance américaine dont la crédibilité serait irrémédiablement atteinte. Nul ne pourrait désormais croire dans les engagements d’un pays qui venait de battre en retraite devant des miliciens mal armés et d’abandonner à leur triste sort les Afghans qui avaient cru dans les promesses de l’Occident.

Après la chute de Saïgon, en avril 1975, on lisait les mêmes sombres prédictions. Il est vrai que la défaite américaine était d’une tout autre ampleur après l’envoi d’un corps expéditionnaire qui atteignait 540 000 hommes en 1969 et la mort de plus de 58 000 Américains. Certains annonçaient qu’Hawaï était menacé. Quinze ans plus tard cependant, les États-Unis gagnaient la guerre froide et seuls les touristes continuent de débarquer sur les plages d’Honolulu.

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Lorsque Kissinger, conseiller national de sécurité de Nixon, avait expliqué, en 1969, au général de Gaulle que les États-Unis devaient l’emporter au Vietnampour maintenir leur crédibilité ailleurs, celui-ci lui avait répliqué que c’était, au contraire, le retrait américain qui la rétablirait en prouvant au monde que les États-Unis savaient hiérarchiser leurs intérêts. Cinquante ans plus tard, Kissinger devait me confier que le général avait raison. La préoccupation légitime qu’a un pays de sa crédibilité ne doit pas le conduire à se battre, avec le même acharnement, sur tous les fronts quelle que soit leur importance relative. Au contraire, il doit savoir distinguer entre ses intérêts essentiels où un compromis n’est pas possible et les autres, périphériques, où tout est plus contingent.

Problème de sécurité

Le Vietnam ne figurait pas dans la première catégorie comme le prouva l’absence de conséquence majeure de la défaite pour la puissance américaine. Il en est de même aujourd’hui de l’Afghanistan. Si on oublie un instant les images de l’aéroport de Kaboul, force est de conclure que rien n’a changé aujourd’hui dans l’équilibre du monde, si ce n’est que la Russie, la Chine, l’Iran, le Pakistan et l’Inde se retrouvent avec un problème majeur de sécurité à leurs frontières. Les États-Unis disposent des moyens pour détecter une éventuelle menace terroriste en provenance d’Afghanistan et pour frapper très fort si nécessaire, comme le savent bien les talibans dont on peut penser qu’ils sont échaudés par l’expérience.

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En dehors de l’Afghanistan dont l’importance stratégique est mineure à l’échelle du monde, les États-Unis restent cette puissance dont les erreurs, qui n’ont pas manqué au cours des dernières décennies, n’ont jamais entamé la prééminence. Les paramètres économiques, financiers, militaires, humains et technologiques qui ont fondé celle-ci restent les mêmes. Par ailleurs, que les Américains aient pris leur décision sans consulter leurs alliés européens n’indignera que les naïfs. C’est ainsi qu’ils ont toujours agi et, après quelques grognements, ceux-ci s’en sont toujours accommodés bon gré mal gré. Que pourraient-ils faire d’autre d’ailleurs puisqu’ils considèrent qu’ils ont besoin de la protection américaine ?

L’empire est fatigué

La chute de Kaboul prouve toutefois, de manière ostensible, que l’Empire est fatigué. Obama l’avait laissé entendre, Trump l’avait proclamé, Biden l’a confirmé dans le discours où il a assumé la décision du retrait d’Afghanistan : les États-Unis ne se battront que pour leurs intérêts essentiels, a-t-il dit ; ils ne veulent plus être les gendarmes du monde. Ce que nous voyons aujourd’hui, ce n’est pas l’effacement de la puissance américaine, c’est la fin du moment où, enivrés par leur victoire dans la guerre froide, atteints de ce que les Grecs appelaient l’hubris, les États-Unis ne voyaient aucune limite à leurs ambitions. Ils allaient reconstruire l’ordre du monde sous leur direction.

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Cette démesure les a conduits à l’échec, que ce soit en Irak ou maintenant en Afghanistan. Par ailleurs, d’autres puissances ont relevé la tête et sont capables de s’opposer à leurs entreprises. Enfin, l’opinion publique américaine est lasse de coûteuses et interminables aventures extérieures. Les légions rentrent donc au bercail. Les Européens qui se plaignaient de la lourdeur et de la maladresse du tuteur américain vont découvrir les plaisirs d’un monde où celui-ci les laisse à eux-mêmes. En Ukraine, en Syrie, en Libye et au Sahel, à eux désormais de défendre seuls leurs intérêts. Or, ils ne sont prêts ni politiquement, ni militairement, ni surtout psychologiquement à rentrer dans la tragédie qu’est l’Histoire, tragédie dont ils ont pu longtemps s’abstraire à l’ombre de la bannière étoilée. Si la chute de Kaboul devait être un avertissement, ce serait paradoxalement plus pour l’Europe que pour les États-Unis.

Consultez notre dossier : L’Afghanistan livré aux talibans

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