MEMORABILIA

FRONT POPULAIRE. 23 août. 2021

EDITO. Le 14 juin dernier, le président américain Joe Biden ordonnait le retrait définitif de ses troupes d’Afghanistan, au terme de 20 années d’enlisement. Après la récente prise de pouvoir des Talibans, le président Macron a cru bon de faire une allocution officielle. Quelles leçons pour les souverainistes ? Analyse de Michel Onfray.

L'Afghanistan en otage

Depuis que les États-Unis ont annoncé qu’ils se retireraient d’Afghanistan avant le vingtième anniversaire du 11 septembre, il n’était pas besoin d’être grand clerc pour savoir que le pays reviendrait aux talibans. Si, selon l’adage fameux, gouverner c’est prévoir, on s’étonne que le président de la République ait cru bon de jouer de la trompette médiatique en brisant son repos estival de Brégançon par une intervention solennelle qui ressemble à s’y méprendre à une prise de parole du sous-secrétaire d’État de service au quai d’Orsay !

On ne déconsidère pas seulement la fonction présidentielle en se faisant photographier aux Antilles avec de jeunes garçons dénudés qui font un doigt d’honneur, en proférant un « putain » dans les jardins de l’Élysée en compagnie de YouTubers en petite tenue intellectuelle dont l’un s’avise de faire une galipette en présence du chef de l’État, ou en se faisant retenir gaillardement par sa sécurité afin que l’image désastreuse d’un président de la République s’apprêtant à répondre par un coup à la gifle d’un jeune égaré ne fasse le tour du monde, on peut aussi la déprécier en utilisant la pompe républicaine médiatique pour annoncer des banalités de base ! Ce qui fut le cas…

Dans ces banalités de base se trouvent les éléments de langage du néocolonialisme postmoderne. Le souverainiste que je suis l’est pour tous les pays du monde, Afghanistan compris – sans oublier la France…

Je ne suis pas de ceux qui estiment qu’il faut, au nom du droit d’ingérence, rentrer dans un pays pour tout y casser afin d’y imposer sa loi, son idéologie, ses us et coutumes, sa culture, la plupart du temps le matérialisme vulgaire du consumérisme occidental. Voilà pour quelles raisons depuis trente ans je suis contre ces guerres dites justes par des ruffians qui, vendeurs d’armes ou philosophes germanopratins, journalistes de la presse subventionnée par l’État ou missionnaires maastrichtiens vendant leur camelote sur les chaines d’infos continues, anciens gauchistes devenus compagnons de route de l’administration américaine, mafieux divers et industriels peu scrupuleux, viennent nous expliquer que les attentats du 11 septembre justifient ce néocolonialisme des États-Unis flanqués de la France en appui cosmétique.

Car Ben-Laden, habituellement présenté comme le cerveau de cette opération des Tours Jumelles, était saoudien et les dix-neuf terroristes impliqués dans le détournement des quatre avions étaient pour l’un Égyptien, le principal organisateur était quant à lui Pakistanais, quinze étaient eux aussi Saoudiens, il y avait également un Libanais et deux Émiratis. Où étaient les Afghans ? (1) On sait qu’après les attentats du 11 septembre, le 13 pour être précis, alors que tous les avions étaient cloués au sol, il y eut une exception pour que vingt-cinq membres de la famille Ben Laden et quelques-uns de leurs amis rentrent… en Arabie saoudite, et ce avec l’accord du FBI (2). Michael Moore a, sur cette question, raconté tout ce qui pouvait être dit par un esprit libre, et ils sont rares, dans son film Fahrenheit 9/11.

Quelles représailles ont été infligées par les États-Unis à l’Arabie saoudite, à l’Égypte, au Liban, au Pakistan, aux Émirats arabes ? Aucune. Il est vrai que le Pakistan, au contraire de l’Afghanistan, possède l’arme nucléaire ! Où l’on constate ici les effets du formidable pouvoir dissuasif d’un arsenal atomique…

Lors de son allocution télévisée, Emmanuel Macron a dit : « L’intervention américaine et internationale a commencé il y a exactement vingt ans, après les attentats du 11 septembre 2001, et le refus du régime taliban de l’époque en Afghanistan, de livrer Ben Laden, l’organisateur de ces attentats ».

Mais pour pouvoir dire que Ben Laden était en Afghanistan, il fallait sinon savoir où il se trouvait, du moins en avoir les preuves, et les donner. Or, qui peut imaginer que les États-Unis disposaient de ces informations sans intervenir alors qu’ils ont mis dix années à le débusquer non pas en Afghanistan, mais… au Pakistan, pays doté de l’arme nucléaire je le précise à nouveau ?

Si les Américains avaient eu la preuve que Ben Laden se trouvait dans un endroit précis d’Afghanistan connu par eux, peut-on imaginer une seule seconde qu’ils se seraient interdit d’intervenir simplement parce que les talibans leur en auraient refusé l’autorisation ? On rêve… Car, que s’est-il passé quand ils ont su qu’Oussama Ben Laden vivait à Abbottābād au Pakistan ? Ils n’ont pas demandé l’autorisation au gouvernement pakistanais avant de lancer leur opération commando sur une terre pourtant souveraine : ils sont intervenus, leurs commandos ont tué, ils sont repartis, ils ont jeté le corps de Ben Laden à la mer, ils sont rentrés, tout le monde connait cette histoire.

Suite du discours présidentiel : « En Afghanistan, notre combat était juste et c’est l’honneur de la France de s’y être engagé. La France n’y a jamais eu qu’un ennemi : le terrorisme. Nos interventions militaires n’ont pas vocation en effet à se substituer à la souveraineté des peuples, ni à imposer la démocratie de l’extérieur, mais à défendre la stabilité internationale et notre sécurité. Partout, la mise en place de processus politiques crédibles est notre priorité. C’est ce principe fondamental de notre politique étrangère que nous avons appliqué en Afghanistan et que nous continuerons de mettre en œuvre ».

Suite du discours, donc suite des éléments de langage du néo-colonialisme français ! Cette défense d’une prétendue guerre juste, un concept qui, de saint Augustin à BHL a, c’est le moins qu’on puisse dire, perdu en crédibilité, est le lieu commun du colonialisme : on fait la guerre pour le Bien car les autres sont le Mal !  Mais le Bien est-ce vraiment ce qui fait la loi à Saint-Germain-des-Prés, ou, l’été, à Saint-Paul-de-Vence sinon à Sanary-sur-Mer, un bien repeint aux couleurs woke qui devrait contaminer la planète entière, Afghanistan compris ? On peut douter du bien-fondé d’un pareil projet civilisationnel…

Que ce soit l’honneur de la France d’astiquer les fusils de l’impérialisme américain reste à démontrer ! On a le sens de l’honneur que l’on peut. Pas sûr que le général de Gaulle eut celui-là. Qu’on se souvienne a minima du discours de Bayeux !

Quant au terrorisme afghan qui représenterait une menace pour la France, il faut en appeler aux faits pour éviter de proférer pareilles sottises. Quels attentats ont jamais été commis par des talibans afghans sur le sol français ? Quand ? Où ? Par qui ? Qu’on donne des noms, des détails, des précisions !

Parmi la cinquantaine d’attentats terroristes recensés en France de 2012 à 2020, au moins 29 ont été perpétrés par des Français pratiquement tous nés en France (3). C’est avec des Français musulmans que se pose le problème du terrorisme, pas avec des Afghans descendus de leurs montagnes pour, par exemple, tuer des enfants juifs à bout touchant à Toulouse ou égorger un prêtre célébrant la messe en Normandie…

L’Algérie, le Maroc, la Tunisie, autrement dit le Maghreb, fournissent le plus gros contingent de terroristes en France. C’est factuel. Si l’on ajoute le Mali et le Sénégal, on constate que le terrorisme en France a plus à voir avec la gestion calamiteuse de la question mémorielle, toute de componction, de contrition, de résipiscence, de repentir, de pénitence, d’excuses, que de bergers afghans quittant leurs petits villages de montagnes pour mener une guerre à la France en égorgeant dans les rues, les bars et les églises de notre pays !

C’est donc diversion que de faire de ce changement de régime dans un pays redevenu souverain après le départ de ses derniers suzerains, dont nous fumes, rappelons-le, pendant treize années, un problème pour la France en matière de terrorisme.

Diversion et mensonge pour justifier la suite d’aventures politiciennes : laisser les États-Unis jouer aux dés partout dans le monde, continuer pour la France à baiser la main du joueur de dé à chacun de ses coups, se servir des flux migratoires à venir comme d’inévitables nécessités humanitaires d’accueils massifs qui incombent à « la-France-pays-des-droits-de-l’homme » afin de saper plus et mieux l’identité française afin de travailler à un gouvernement planétaire qui, n’en doutons pas un seul instant, a peu de chance d’être piloté par des Afghans !

Ceux qui, en Afghanistan, ont collaboré à la vassalisation de leurs pays pendant des années vivent en effet des heures pénibles… Ce sont eux ou leurs amis qui veulent absolument quitter le pays dont ils ont servi les maîtres américains pendant des années en y trouvant force avantages. On imagine bien les raisons de leur empressement à partir. On comprend aussi l’ardeur des médias français à nous expliquer que tous les Afghans se trouvent ici sur ce tarmac envahi dont les images sont montrées en bouche. Que nenni ! Les libérations qui suivent des occupations s’accompagnent toujours de sinistres épurations. C’est vieux comme la guerre, c’est vieux comme le monde, c’est vieux comme les hommes.

Les Afghans n’ont pas massivement pris les armes contre les talibans : Joe Biden s’en étonne, je m’étonne de son étonnement ! Il semble mépriser ce peuple parce qu’il n’a pas mangé dans sa main ! Mais ce peuple-là qui sait ce qu’est l’honneur préfère manger dans son assiette, car, même modeste c’est la sienne. Et même avec un brouet, une pitance, il préfère ses brouets et ses pitances à la nourriture de ceux qui occupent son pays.  Le rutabaga ne leur fait pas peur…

On s’étonne également de l’absence de Résistance : mais c’est tout simplement parce que résister aux talibans dans ce pays c’est le livrer aux occidentaux en général et aux Américains en particulier ! Le fils Massoud qui appelle à la résistance dans les colonnes de La règle du jeu, la revue de BHL, aura avec lui le vieux nouveau philosophe et quelques-uns de ses amis qui voudraient transformer Kaboul en Saint-Germain-des-Prés, mais de quel droit imposer la mort à une autre civilisation que la nôtre, plurimillénaire, sous prétexte que la nôtre, à savoir l’idéologie woke, lui serait supérieure ? Ne vouloir qu’une civilisation sur la planète s’avère un projet totalitaire et impérialiste. Les belles âmes citent volontiers Montaigne selon qui « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », mais, en même temps, ces belles âmes qui sirotent leurs spritz aux terrasses des cafés appellent barbarie ce qui n’est pas de leur usage ! Quelle honte ces gens-là ne boivent pas d’Apérol ! Reprenez un peu de Les lettres persanes, c’est tournée générale …

Si l’on veut, en France, pouvoir être maître chez soi, c’est-à-dire être souverain, il nous faut, pour tous les pays du monde, vouloir ce même souverainisme, Afghanistan compris.

Peu importe ce qu’il fait de sa liberté recouvrée, c’est son affaire, même si, comme c’est mon cas, je déplore les inévitables effets à venir de cette théocratie musulmane. Si cette liberté recouvrée devait un jour réellement menacer la France, alors la France aurait à manifester sa puissance – du moins ce qu’il en reste tant sa décomposition est activée par l’hôte de Brégançon et les siens.

Pour l’heure, la menace vient d’ailleurs. Mais de cette menace qui, elle, mériterait une véritable allocution présidentielle suivie d’effets, ce qui s’appelle gouverner souverainement le pays, il ne sera pas question. Car, comme toujours, bien sûr, le sage montre la lune, etc.

(1) Voici la liste des terroristes avec leur nationalité respective : Leader : Ben Laden (saoudien). Cerveau :Khalid Cheikh Mohammed (Pakistanais). Vol 11 : Abdulaziz al-Omari (saoudien), Mohammed Atta (égyptien), Wail al-Shehri (saoudien), Waleed al-Shehri (saoudien), Satam al-Suqami (saoudien). Vol 175 : Ahmed Salah al-Ghamdi (saoudien), Fayez Banihammad (émirati), Hamza al-Ghamdi (saoudien), Marwan Yousef al-Shehhi (émirati), Mohand al-Shehri (saoudien). Vol 77 : Hani Saleh Hanjour (saoudien), Khalid al-Mihdhar (saoudien), Majed Moqed (saoudien), Nawaf al-Hazmi (saoudien), Salem al-Hazmi (saoudien). Vol 93 : Ahmed al-Haznawi (saoudien), Ahmed al-Nami (saoudien), Saeed al-Ghamdi (saoudien), Ziad Jarrah (libanais).

(2) https://www.letemps.ch/suisse/fuite-famille-ben-laden-passait-geneve-recit-vol-embarrasse-bush

(3) Recherches et tableaux de Jean-Baptiste Roques avec Maxime Le Nagard de Front Populaire. Note associée : « Au cours des dix dernières années, aucune attaque terroriste n’a en effet été commise en France par un Afghan ou un Sahélien, ni par une personne agissant au nom des Talibans ou d’un groupe salafiste sahélien (Ansar Dine, AQMI, Al Mourabitoune, État islamique dans le Grand Sahara, Ansarul Islam). Il y a en revanche de nombreux ressortissants de pays du Maghreb (une vingtaine) parmi les 45 auteurs d’attentats recensés dans notre pays depuis 2012, qui se sont souvent réclamés de « l’État islamique » ou « d’Al-Qaïda dans la Péninsule arabique », groupes terroriste engagés respectivement dans la guerre civile en Syrie et au Yémen donc sans lien direct avec la situation en Afghanistan ou au Sahel. Cela dit, il ne faut pas oublier qu’en 2012, Mohammed Merah se réclamait du Al Qaïda « historique », celui de ben-Laden (mort un an plus tôt), soutenu par les Talibans ».

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