MEMORABILIA

Daoud – Contre-jour afghan

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CHRONIQUE. La débâcle occidentale en Afghanistan doit servir d’avertissement aux élites « arabes », chez qui « les Afghans » pourraient renaître.

Daoud - Contre-jour afghan

Par Kamel Daoud. Publié le 29/08/2021 LE POINT

Deux questions. 1. Existe-t-il un variant taliban qui va s’adapter aux us internationaux, tirer la leçon de ses défaites passées ? 2. La débâcle afghane est-elle une affaire exclusivement occidentale ? Commençons par la seconde. En Algérie, la seconde chute de Kaboul aux mains des barbares émeut peu. Depuis la guerre civile des années 1990 entre les islamistes et le régime, le souvenir des pères des djihadismes, ces Algériens surnommés « les Afghans » après un périple par l’école de guerre en Afghanistan, s’est estompé. Il ne reste rien des têtes décapitées, de l’extrême barbarie des groupuscules djihadistes, des bébés brûlés et des femmes violées. Le temps a fait son œuvre, ainsi que la pernicieuse propagande des islamistes d’aujourd’hui, qui en imputent la responsabilité exclusive à l’« armée ». Dans ce contexte, la chute de Kaboul, c’est la défaite presque jouissive de l’Occident. Le sort des femmes dans ce pays ? Une affaire si occidentale, la preuve du déclin souhaité des États-Unis. Le retour au Moyen Âge de ce pays ? La preuve, encore une, que l’Occident est un mauvais allié, qu’il ne faut ni le suivre ni le croire. Parmi les spectateurs un peu mous, seul le chef du principal parti islamiste algérien a salué « la grande victoire remportée par le peuple afghan en mettant fin à l’occupation étrangère de son pays et en rétablissant sa souveraineté après une longue lutte et de grands sacrifices ». Une prouesse verbale du cynisme. On peut en saisir le calcul de « solidarité » : rarement un islamiste en attaque un autre quand il s’agit des nuances satisfaites de la victoire sur l’Occident. Aveu de ce que les apparences font oublier : la profonde filiation de courant. Mais plus encore, c’est cette étrange indifférence des opinions publiques dans les pays dits « arabes » lourdement touchés par le terrorisme islamiste qui interpelle : l’« école » afghane a été le camp d’entraînement des premiers chefs sanguinaires de ce mouvement, le lieu où est née une barbarie dont l’effet de retour a été chèrement payé en Algérie et ailleurs. Les assassins de Daech y ont appris la terreur. Aujourd’hui, la débâcle occidentale en Afghanistan alerte à peine les élites, accaparées par le procès en échec des États-Unis, la responsabilité « universelle » de l’Occident, qu’on réclame et qu’on refuse à la fois. L’horreur afghane de ces derniers jours n’a pas poussé, en Occident, à une remise en question de ce que l’on peut exiger et de ce que l’on doit saluer et préserver.

Le juste et le trop facile. L’Afghanistan est aujourd’hui le contraire absolu de l’Occident. Le cratère horrible creusé entre les deux éclaire en contre-jour ce qui dans le monde a été acquis et ce qu’il reste à parfaire : droits des femmes et des exilés, culture, accès aux soins, multiculturalisme en conquête, démocraties et liberté, droit au corps et célébration de l’amour. Cette terre saccagée, si lointaine et si proche, montre l’avenir quand il n’en existe pas, relativise les hurlements des enfants gâtés de l’Occident, ramène à sa juste mesure la colère, les manifestations et le penchant aux jérémiades. Cette leçon de mesure la voilà rappelée à tous, expatriés et témoins du « sud » du monde, par l’image de la course pour s’accrocher à un train d’avion. Nous voilà avertis sur nos compromissions, nos faiblesses et la confusion que l’on fait entre le juste et le trop facile.

Et pour la première question sur le variant taliban ? C’est un peu en filigrane dans les médias ces jours-ci : peut-être que les talibans vont « civiliser » leur politique ? Peut-être que vingt ans d’école pour les femmes, d’échanges, d’accès à l’éducation, aux livres et à l’altérité ont permis la naissance d’une génération qui ne va pas se laisser faire ? Peut-être. La réalité est plus décevante : les talibans vont convertir le pays à leurs lois. Celles moyenâgeuses des idéologues du califat, de la main amputée et de la femme lapidée. Ce pays perdu est le contre-éclairage de la civilisation, avec ses échecs et ses réussites. Ce non-pays, on l’imputera encore et encore à l’Occident et on se croira préservé de cette débâcle. Jusqu’à ce que des « Afghans » renaissent dans nos propres pays.

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