MEMORABILIA

«La Chine fera tout pour mettre la main sur les minéraux stratégiques de l’Afghanistan»

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Par Armelle Bohineust Publié le 25/08/2021. LE FIGARO

ANALYSE – Le manque d’infrastructures et l’insécurité compliquent toutefois l’accès au lithium, cobalt et aux autres minerais dont regorge le pays, explique notre consoeur Armelle Bohineust.

L’attrait du lithium et des autres minéraux précieux dont regorge l’Afghanistan va-t-il raviver le Grand Jeu? Avec, en lieu et place de la rivalité historique entre l’Angleterre et la Russie, une compétition avivée entre la Chine et le monde occidental. L’enjeu? Le trésor sur lequel sont assis les talibans, à savoir des minéraux stratégiques pour le monde entier.

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En 2010, le United States Geological Survey (USGS) a révélé l’existence de ressources minières, pétrolières et gazières dans le sous-sol afghan pour une valeur dépassant 1000 milliards de dollars. L’évaluation, à prendre avec précaution, équivaut à 50 fois le PIB de ce pays montagneux où abondent cuivre, fer, bauxite, chrome, mercure, or, pierres précieuses, plomb, terres rares, béryllium, graphite, cobalt, pétrole ou encore gaz. Un eldorado. Ses énormes réserves pourraient transformer l’Afghanistan en «Arabie saoudite du lithium», affirmait en 2012 une note interne du ministère de la Défense américain. En bref, le sous-sol afghan contient de nombreux minerais indispensables aux véhicules électriques et aux autres technologies de la transition énergétique comme à celles des armées.

Les enjeux sont énormes. «Les moteurs thermiques seront interdits à la vente sur des marchés comme l’Europe d’ici à 2035. Cela intensifie la pression sur certains métaux nécessaires pour produire les véhicules électriques: le lithium, le cobalt, le graphite, le nickel, les terres rares, l’aluminium et le cuivre», pointait l’assureur-crédit Coface en juillet. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), d’ici à 2040, la demande mondiale de lithium sera multipliée par 40. Comme le cobalt ou le silicium, ce métal a rejoint en 2020 la liste des 30 matières premières jugées «critiques» par l’UE pour son indépendance énergétique.

L’Afghanistan est une région difficile, même pour des groupes miniers habitués à travailler dans des lieux compliquésTorek Farhadi, ex-économiste au FMI et à la Banque mondiale et ex-conseiller de l’ancien président Hamid Karzaï

La Chine, qui partage une courte frontière avec l’Afghanistan, lorgne les richesses de son voisin. Quelques heures à peine après la prise de Kaboul, alors qu’un porte-parole de Pékin se disait «prêt à une coopération amicale et à un rôle constructif avec l’Afghanistan», le taliban Suhail Shaheen expliquait que la Chine était la bienvenue «pour participer à la reconstruction du pays».

L’intérêt de l’empire du Milieu pour l’Afghanistan – même s’il est lui-même producteur de près de 90% des terres rares, riche en cuivre et doté d’importantes réserves de lithium – n’est pas nouveau. Pékin avait«soutenu des factions talibanes pour faciliter son accès à des gisements prometteurs», indique Guillaume Pitron, auteur du livre La Guerre des métaux rares*. Même si la méfiance vis-à-vis de ces fondamentalistes reste de mise, comme l’a rappelé dans un tweet un responsable chinois, s’entendre n’est pas un problème, tant que les talibans n’exportent pas leur islamisme. Or, ceux-ci se sont engagés à ne pas soutenir les militants ouïghours, a indiqué fin juillet Wang Yi, ministre chinois des Affaires étrangères, qui venait de dérouler le tapis rouge près de Pékin pour le numéro deux des talibans, Abdul Ghani Baradar.

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Dix ans après leur découverte, les richesses souterraines afghanes, répertoriées et cartographiées par l’USGS, sont à peu près inexploitées.«Le ministère de la Défense américain a mis en avant le trésor souterrain afghan, espérant inciter ainsi les entreprises américaines à l’exploiter», rappelle Torek Farhadi, ex-économiste au FMI et à la Banque mondiale et ex-conseiller de l’ancien président Hamid Karzaï. «Mais celles-ci ont reculé devant les problèmes de sécurité. L’Afghanistan est une région difficile, même pour des groupes miniers habitués à travailler dans des lieux compliqués», explique-t-il.

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La Chine a, elle aussi, testé la difficulté à investir en Afghanistan. Metallurgical Corporation of China (MCC) et Jiangxi Copper ont pris en 2008 un bail de trente ans sur la mine de cuivre Mes Aynak, mais ce projet de 3 milliards de dollars n’a pas abouti.

Les Chinois sont les mieux placés pour récupérer la mise et ils vont s’appliquer à le faireChristian Mion, associé du cabinet EY

Des années de guerre ont laissé les infrastructures – routes, centrales électriques – en lambeaux. Le réseau ferroviaire est quasi inexistant. La corruption, la bureaucratie et l’accès parfois difficile des sites n’apportent pas aux investisseurs la stabilité et la sécurité nécessaires. Sans compter qu’une quinzaine d’années s’écoulent en général entre la découverte d’un gisement et sa mise en production. «Je ne voudrais pas et ne pourrais pas investir en Afghanistan avec les talibans qui dirigent le pays. Ce serait illégal», car Washington ne reconnaît pas, à ce jour, le gouvernement des talibans, résume Ben Cleary, patron de Tribeca Investment, qui gère un fonds de ressources naturelles. «La Chine serait le seul acheteur potentiel», estime-t-il.

Pékin va chercher à exploiter des mines afghanes pour «délocaliser la destruction environnementale qui accompagne l’extraction de terres rares et de lithium», prévoit Nick Crawford, du think-tank britannique IISS. Cela lui permettrait aussi d’intensifier sa puissance face aux États-Unis, déjà très dépendants de la Chine pour les minerais clés liés aux nouvelles technologies. «Les Chinois sont les mieux placés pour récupérer la mise et ils vont s’appliquer à le faire», estime Christian Mion, associé du cabinet EY.

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Même si les talibans, source d’insécurité jusqu’ici, se transforment en gardiens de l’ordre, ce ne sera pas simple. Outre le manque d’infrastructures, des négociations sont inévitables avec les différentes factions talibanes, et avec les Pachtouns dont les territoires abritent une grande partie des richesses souterraines afghanes. «Mais les talibans auront besoin d’argent et après quelques années de tâtonnement, les Chinois se lanceront», pronostique Christian Mion. Ils le feront en dépit des Américains. «Il n’est pas question que les États-Unis s’ingèrent dans une éventuelle coopération entre la Chine et l’Afghanistan, y compris sur les terres rares», a averti il y a une semaine le quotidien Global Times, porte-voix du Parti communiste chinois.

*Aux Éditions Les liens qui libèrent, 2018.

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