MEMORABILIA

Maghreb : vol au-dessus d’un nid de migraines…

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LETTRE DU MAGHREB. Sous l’œil d’une légion de puissances étrangères, la rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc consacre l’instabilité régionale.

L'arret des relations diplomatiques entre les deux voisins, apres des mois de tensions, est une source d'inquietude pour la stabilite de la region tout entiere.
L’arrêt des relations diplomatiques entre les deux voisins, après des mois de tensions, est une source d’inquiétude pour la stabilité de la région tout entière. © RYAD KRAMDI, FADEL SENNA / AFP

Par Benoît Delmas Publié le 29/08/2021 LE POINT

On ne pourra même pas dire qu’ils se sont tant aimés. L’annonce du divorce entre Alger et Rabat n’aura pas provoqué un tsunami de miséricordes, les problèmes du monde étant circonscrits à Kaboul depuis peu. On imaginait que la séparation entre les deux nations était déjà effective, que les pays ne se parlaient plus, ne se fréquentaient plus, se toisaient par médias et réseaux sociaux interposés, fourbissaient leurs drapeaux, faisaient de la politique intérieure avec le voisin. Les frontières sont fermées depuis 1994. Ce froid vient brusquement de se transformer en banquise.

Ramtame Lamamra, le ministre des Affaires étrangères Algérien, a officialisé le nouvel acte d’une rupture, la clôture des relations diplomatiques. Une rupture qui entraîne dans son sarcophage les mirages de l’Union du Maghreb arabe. Signée le 17 février 1989 par les cinq pays qui composent la région (AlgérieLibyeMarocMauritanieTunisie), cette organisation politique et économique devait jeter les bases d’un avenir prospère et ambitieux. Peuplé de 102 millions d’habitants (2020), le Maghreb représente la septième superficie au monde. Un ciment commun : l’arabe et l’Islam. Mais ce qui devait devenir à terme une petite UE (cinq pays contre vingt-sept) demeure un simple texte disponible aux archives.

Au cœur du blocage : le conflit entre Alger et Rabat. Aux premiers mois de la pandémie, lorsque l’Europe s’est trouvée démunie dans certains domaines face à une Chine à laquelle elle avait délégué la fabrication de son aspirine, de ses vélos et autres choses, le Maghreb faisait figure de favori pour devenir le plan B d’un hypothétique redéploiement industriel. Dix-huit mois plus tard, la région n’a fait que démultiplier ses problèmes, suscitant les appétits grandissants de Pékin, Moscou où Abou Dhabi. Florilège : le Maroc et Israël normalisent leurs relations, un tabou brisé dans la région. En échange de cet accord, les États-Unis ont reconnu la « marocanité » du Sahara occidental. Ce que l’Algérie refuse, suggérant qu’il est inadmissible que le souffle de Tel-Aviv frissonne à ses portes. Dans une région où chacun voit un agent du Mossad derrière chaque palmier, le soupçon a valeur de guillotine. Parmi les voisins, la Tunisie chancelle. Le 25 juillet, le président Kaïs Saïed gèle une expérience démocratique à bout de souffle. La Libye, épuisée par dix ans de conflits internes, est devenue un terrain de jeux pour puissances étrangères soucieuses de planter leurs drapeaux face à l’Europe. C’est à qui veut sa part du Maghreb.

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Ingérences étrangères tous azimuts

Jadis pré carré de la France et de la Françafrique, le nord de l’Afrique est aujourd’hui la proie d’intérêts multiples et contradictoires, fleurissant sur un terreau désordonné. Le Printemps arabe aura agi comme un détonateur, mettant fin à une longue séquence de dictatures omnipotentes qui arrangeaient certaines puissances européennes. Les dictatures ont le mérite de la stabilité, leurs tontons macoutes sont très efficaces contre les candidats à l’immigration clandestine et on peut y mettre en prison qui on veut sans réelles raisons ce qui fait le bonheur de certains services sécuritaires. En 2011, le verrou autoritaire a implosé. Exit Ben Ali, Kadhafi, Mohammed VI est contraint à quelques gymkhanas constitutionnels pour calmer sa population. Avec son logiciel démocratique, l’Europe projette sa grille de lecture. Institutions, libertés individuelles, société civile dopée aux ONG, toute la lyre d’une bonne gouvernance.

L’économie aura été oubliée, les rentes confortées dans leurs conforts cupides, le chômage des jeunes (60 % de la population) poursuivant son ascension. L’Union européenne n’a pas été bégueule, la Tunisie aura touché près de 6 milliards d’euros de dons en une décennie. Mais le 25 juillet, en refermant la marche démocratique, Kaïs Saïed acte le dépôt de bilan de la démarche européenne. Continent dont les réactions ont aujourd’hui la conviction d’un édredon. Le nouvel homme fort de Tunis ne dissimule pas qu’à ses yeux les systèmes en place en Europe ont échoué et que le futur de Tunis ne sera pas calqué sur ceux des pays du nord. Si les États membres de l’Union européenne sont de très loin les premiers partenaires commerciaux du Maghreb, les réalités politiques peuvent se modifier à la vitesse d’une livraison Amazon.

Dans les souterrains de la région, une recomposition se trame. La Chine déroule ses routes de la soie avec entrain, elle s’est déjà offert une partie des ports en Grèce. L’Algérie achète des armes aux Russes, mouvement qui se perpétuera pour montrer aux États-Unis une mauvaise humeur croissante. Moscou a déployé en Libye son armée privée, celle qui effectue les basses besognes du Kremlin : les commandos Wagner permettent à Poutine de pérenniser à une heure des côtes européennes des embryons de bases militaires. Dans les capitales, aux frontières, on parle anglais, russe, français, divers dialectes arabes, allemand… Un appétit du Maghreb qui se nourrit des bisbilles régionales. Ce charivari de drapeaux, langues, déferle sur une région qui n’a jamais été aussi instable. Et chacun des cinq pays va jouer sa carte en toute indépendance.

Les prémices d’un big-bang ?

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