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Que redoutent les voisins de l’Afghanistan taliban?

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Par Tanguy Berthemet. 29 août 2021. LE FIGARO

Les forces talibanes bloquent les routes autour de l’aéroport de Kaboul le 27 août 2021. STRINGER/REUTERS

DÉCRYPTAGE – L’effondrement du régime afghan au profit des islamistes a provoqué une onde de choc mondiale mais affecte d’abord les États limitrophes.

(avec Émilien Hertement)

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Eux aussi pris de vitesse, la Chine, le Pakistan et l’Iran, et, au nord, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, tentent d’évaluer au plus vite les conséquences que pourrait avoir l’installation d’un régime islamiste radical à leurs portes. Si tous se réjouissent, parfois ouvertement, de la brusque débâcle américaine, ils apparaissent également pris de court. Ils doivent désormais faire avec un voisin pouvant devenir un sanctuaire pour des groupes djihadistes qui les menacent et qui, en cas d’instabilité, pourrait générer une vaste vague de réfugiés. Les promesses des «étudiants en religion» de maintenir la paix et de «ne pas laisser de groupes s’en prendre à l’étranger depuis (leur) sol» sont prises avec prudence. Et l’attentat revendiqué par l’État islamique contre l’aéroport de Kaboul, le 26 août, montre que les talibans sont loin de tout contrôler.

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Pour l’Inde, les talibans sont aussi un sujet d’inquiétude. Le géant n’a certes pas de frontière commune avec l’Afghanistan et n’a pas à craindre l’impact direct de leur prise de pouvoir. Mais c’est surtout sa sempiternelle lutte à distance avec Islamabad qui pousse New Delhi à s’impliquer. L’Inde semble cependant avoir pris du retard sur ce dossier. Les gouvernements successifs ont investi, au cours des deux décennies passées, dans ce qui s’apparente plus à un soft power, déployant des experts, construisant des infrastructures comme des ponts ou un barrage. Elle s’est même beaucoup rapprochée du pouvoir du président afghan en fuite, Ashraf Ghani, négligeant les contacts avec les talibans, considérés comme proches du Pakistan. Rien n’apparaît irréversible alors que le nouveau régime taliban aura besoin d’appuis.

La Turquie se concentre également sur la situation afghane. Pour Ankara, le désastre du retrait américain suscite moins de soucis sécuritaires qu’un risque migratoire. «La Turquie, qui accueille déjà 5 millions de réfugiés, ne peut supporter un fardeau supplémentaire», a insisté le président Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier a essayé de jouer les médiateurs dans la crise, proposant de maintenir ses troupes pour sécuriser l’aéroport de Kaboul, avant de finalement les retirer face au refus poli des talibans.

• Comment la Chine tente-t-elle de contenir l’agitation islamiste?

C’est l’urgence pour Pékin. La Chine ne partage qu’une petite frontière avec l’Afghanistan, 91 kilomètres, mais elle jouxte le Xinjiang, où elle mène une sévère politique de répression contre la minorité musulmane des Ouïgours. Or, l’Afghanistan sert de refuge pour le groupe du Parti islamique du Turkestan (TIP), une organisation ouïgoure djihadiste. Peu nombreux, les militants sont très antichinois et entretiennent des liens avec les talibans. Pour contrer la menace, la Chine a surmilitarisé sa frontière et noué des liens avec les talibans dès 2019. Plusieurs délégations du mouvement ont été reçues depuis lors, et, en juillet dernier, le mollah Baradar, le chef de file politique des talibans, s’est rendu en Chine pour rencontrer le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi.

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Depuis l’entrée des talibans dans Kaboul, Pékin multiplie les gestes de bonne volonté. Mais la plupart des experts doutent de la volonté, et même de la possibilité, des talibans de totalement rompre avec le TIP. Pour augmenter la pression, Pékin peut s’appuyer sur l’influence du Pakistan, avec lequel elle a des relations économiques intenses, et sur sa puissance financière. Elle a intégré dès 2016 l’Afghanistan à son immense projet des «nouvelles routes de la soie». Elle est intéressée par les importantes ressources minières afghanes, notamment le cuivre et le lithium. Mais, pour l’heure, les investissements sont modestes, faute de sécurité: 4,4 millions de dollars en 2020. «Les Chinois sont très mercantiles. Ils ont tendance à s’intéresser davantage aux pays dotés d’un bon environnement commercial» remarque Charles Kupchan, du Council on Foreign relations.

• Quel est le défi pour le Pakistan?

Il est double: migratoire et sécuritaire. Le Pakistan est l’État qui, de loin, a le plus de craintes. Un retour à une guerre à large échelle engendrerait une vague de réfugiés dans ses marges nord, déjà affaiblies. Pour l’heure, la nouvelle donne a certes engendré, au contraire, un effet positif, plus d’Afghans tentant de rentrer chez eux que l’inverse. Sur le front du terrorisme, l’image est plus brouillée. Les talibans passent pour être proches du Pakistan, où bien des membres éminents du mouvement ont vécu, et l’ISI, les services secrets pakistanais, est régulièrement cité comme le parrain du réseau Haqqani, un groupe de talibans. Dans le même temps, le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), la branche pakistanaise des talibans, mène une guerre contre les autorités de leur pays.

Lors de leur offensive, les talibans ont libéré des prisons nombre de leaders de poids du TTP, donnant des sueurs froides à Islamabad. «Je ne pense pas que les talibans afghans offriront une base arrière à un mouvement qui lutte contre le gouvernement pakistanais. Les talibans afghans dépendent aujourd’hui trop profondément du Pakistan pour l’assistance technique et l’aide alimentaire» assure Adam Baczko, chercheur au CNRS et au Ceri-Sciences Po, soulignant qu’il s’agit là de son débouché naturel vers la mer. L’arrivée au pouvoir du groupe en Afghanistan pourrait donc être une opportunité pour les autorités pakistanaises d’ouvrir des canaux de communication avec le TTP. Reste que ce groupe, très divisé, fonctionne, politiquement et stratégiquement, de manière totalement autonome vis-à-vis de son «frère» afghan.https://static.lefigaro.fr/eidos-infographies/WEBINTER_202134_CL_afghanistan/html/WEBINTER_202134_CL_afghanistan.html

• L’Iran est-il perdant ou gagnant?

Pour la grande puissance chiite, l’installation d’un régime sunnite radical à ses portes ne peut être une bonne nouvelle, et ce même si cela en a chassé son autre grand ennemi: les États-Unis. Les Iraniens conservent un souvenir traumatique du premier règne du groupe (1996-2001), marqué par des massacres et des persécutions contre les Hazaras, une minorité chiite toujours victime d’ostracisme. Téhéran, longtemps vigoureusement hostile aux talibans, entretien aujourd’hui des rapports ambigus. La République islamique a noué quelques liens, recevant, début 2021, une délégation talibane. Prudent, le président iranien, Ebrahim Raissi, a appelé à «l’instauration de la paix et de la sécurité en Afghanistan».

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Pour prouver sa bonne foi, Téhéran a maintenu ouverte son ambassade à Kaboul, démantelé certains camps de réfugiés et commencé à renvoyer les militaires du régime déchu qui avaient trouvé refuge sur son sol. Les talibans ont aussi fait montre de bonnes intentions, accordant des interviews apaisantes aux médias iraniens dans lesquelles ils les assuraient de leur volonté d’entente. Le 19 août, la fête de l’Achoura, une date importante pour les chiites, s’est déroulée sans trop de heurts, au moins à Kaboul. Au-delà de l’aspect religieux, l’Iran a aussi tout à redouter d’une instabilité Afghane qui engendrerait un mouvement de réfugiés s’installant ou cherchant à traverser le pays pour gagner la Turquie et l’Europe.

• Comment les républiques d’Asie centrale réagissent-elles?

Ces pays, dépendent beaucoup de la Russie, qui considère cette région comme son pré carré et y dispose de bases militaires. Le pouvoir taliban est regardé avec méfiance par ces États qui ont connu dans les années 1990 et 2000 des attaques djihadistes et alors que Moscou craint des incursions islamistes pouvant ensuite atteindre son territoire. Les autorités russes ont certes adopté une attitude relativement conciliante à l’égard des talibans. Mais plus que ces derniers, ce sont le Mouvement islamique d’Ouzbékistan ou le Jamaat Ansarullah, des groupes composés de nombreux ressortissants d’Asie centrale, qui sont à craindre. «Voilà la vraie menace, mais c’est une menace à long terme. Ces combattants ne s’infiltreront pas du jour au lendemain et les États d’Asie centrale se préparent via des exercices militaires qui se multiplient»,souligne Mélanie Sadozaï, de l’Inalco.

Signe d’une certaine nervosité, la Russie a depuis deux semaines déployé des troupes aux frontières et annoncé de nouvelles commandes d’armes de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan, notamment des hélicoptères. L’autre risque majeur, qui est encore trop sous-estimé, est l’arrêt des relations économiques et énergétiques. L’Ouzbékistan et le Tadjikistan exportent notamment de l’électricité vers l’Afghanistan»remarque la chercheuse. Enfin, une hausse du trafic d’héroïne et d’opium, à destination de la Russie et de l’Europe, est un phénomène qui pourrait engendrer de l’instabilité.

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