MEMORABILIA

Macron sur l’Afghanistan, le terrorisme… : puisque ces événements nous échappent, feignons de les organiser

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Lors d’un entretien au journal télévisé de TF1 dimanche soir et dans les colonnes JDD, Emmanuel Macron a dévoilé sa stratégie sur la crise afghane et sur la lutte contre le terrorisme en marge de sa visite en Irak. Quelles sont les principales leçons des annonces du chef de l’Etat ? La présence médiatique d’Emmanuel Macron ne masque-t-elle pas une impuissance à agir ? 

Edouard Husson et Maxime Tandonnet. ATLANTICO. 30 août 2021

Atlantico : Emmanuel Macron a accordé un entretien à TF1 ce dimanche après avoir participé à une conférence portant sur la stabilité au Moyen-Orient et la lutte contre le terrorisme dans le cadre de son déplacement en Irak et afin d’évoquer la situation en Afghanistan et dans la région, après le retour des talibans et l’attentat à l’aéroport de Kaboul, revendiqué par l’Etat islamique. Emmanuel Macron a également dévoilé sa stratégie sur la crise afghane auprès de la rédaction du JDD. Comment Emmanuel Macron tente-t-il d’imposer ses marques en cette rentrée ?  Quel bilan peut-on tirer de ses déclarations et de ses interventions au JT de TF1 et dans les colonnes du JDD ? Ses solutions pour tenter de résoudre cette crise (la poursuite des évacuations via des opérations humanitaires, la présence des soldats français en Irak ou l’instauration d’une « safe zone ») sont-elles crédibles et viables  alors même que selon des informations de France Info, un porte-parole des talibans rejette la proposition d’Emmanuel Macron de créer une zone sécurisée à Kaboul, mais assure que les Afghans pourront voyager après le 31 août, s’ils disposent d’un passeport et d’un visa ? 

Edouard Husson : Au milieu du désastre provoqué par la plus mauvaise administration américaine de l’histoire, Emmanuel Macron essaie de se profiler comme un chef d’Etat. En réalité, il fait comme  la Grande-Bretagne en essayant de limiter les dégâts. Qu’il soit quasiment impossible d’obtenir quelque chose des Talibans tient moins à leur force à eux qu’à notre faiblesse. Imaginez que Vladimir Poutine doive garantir des intérêts russes dans une période pareille. Croyez-vous vraiment que les Talibans pourraient lui opposer quoi que ce soit?  La réalité, c’est que, quelle que soit la qualité de nos troupes, nous n’avons pas assez de moyens à engager pour être à la hauteur de notre statut de puissance permanente au Conseil de sécurité. Depuis 2001, la France a multiplié les engagements internationaux tout en diminuant les budgets militaires, qui ont été l’une des variables d’ajustement de notre mauvaise gestion au sein de la zone euro. Donc, au bout du compte, derrière la posture de président de la Vè République, il y a beaucoup de gesticulations chez Emmanuel Macron. Comme d’habitude. 

Maxime Tandonnet : « Puisque ces événements nous échappent, feignons de les organiser ». Jamais cette célèbre citation prêtée à Paul Valéry, ne fut mieux adaptée à la situation présente ! Les Etats-Unis et le monde occidental viennent de subir une défaite tragique en Afghanistan. Souvenons-nous. Les événements actuels ont leur source directe dans les attentats du 11 septembre 2001, qui firent plus de 3000 morts aux Etats-Unis. L’Amérique à la tête d’une coalition de pays occidentaux, dont la France, lance l’assaut contre les talibans qui dirigent l’Afghanistan, accusés de protéger Ben Laden, l’inspirateur de ce massacre. Le régime du Mollah Omar est renversé et les occidentaux s’installent à Kaboul avec le projet d’ancrer ce pays dans leur mouvance. Aujourd’hui la capitulation des occidentaux ne marque pas moins que la revanche posthume de Ben Laden et de Mollah Omar. Du chaos Afghan, la pire défaite du monde occidental en ce XXIe siècle, M. Macron s’efforce de tirer malgré tout une image positive et volontariste. Il propose de « parler » avec les talibans, d’instaurer une « safe zone » d’ailleurs rejetée par ces derniers. Mais les talibans vainqueurs de fait des Etats-Unis et du monde occidental, sont en position de force. Ils feront ce qu’ils veulent et sans doute ne faut-il pas en attendre la moindre concession de leur part.

En se positionnant sur les sujets internationaux, le chef de l’Etat ne risque-t-il pas de s’éloigner des préoccupations des Français en cette rentrée ? Emmanuel Macron s’était déjà engagé dans la crise du Liban sans obtenir de réelles avancées. Le dossier afghan ne La situation afghane ne va-t-elle détourner le chef de l’Etat des enjeux majeurs de cette rentrée, notamment sur le plan politique hexagonal ?

Edouard Husson : La comparaison avec le Liban est exacte et cruelle. La France devrait pouvoir porter secours à un des pays qui lui est historiquement le plus lié. Disons que dans le cas afghan, il y a quelques questions pratiques à résoudre. Alors que dans le cas libanais, on a eu Emmanuel Macron à son pire: donneur de leçons, caricature du Français bardé de certitudes et, finalement, la montagne de déclarations a accouché d’une souris en termes de résultats. En fait, rien d’autre ne motive le chef de l’Etat que sa réélection. Dans le cas libanais, il fallait gesticuler pour avoir une chance de voir se renouveler les soutiens financiers franco-libanais, abondants lors de sa campagne de 2017. Avec l’Afghanistan, il s’agit de se profiler comme le seul à la hauteur parmi les candidats à l’élection présidentielle. C’est aussi un moyen pratique de marquer sa distance par rapport au dossier du pass sanitaire. 

Maxime Tandonnet : Le président vient de prendre la parole à deux reprises au sujet de l’Afghanistan, le 17 et le 29 août. Il est sans doute l’un des chefs de l’Etat les plus communicatifs de l’histoire. Cet appétit de communication écrase tout ce que nous avons connu jusqu’alors en Ve République y compris sous la prétendue « hyperprésidence » sarkozienne. Il faut y voir une forme de compensation. Faute de pouvoir de régler les problèmes (sécurité, immigration, dette publique, chômage, épidémie, etc.), on parle pour donner l’illusion de l’action et du mouvement.  Bien entendu, cela n’a rien de nouveau mais de quinquennat en quinquennat, nous atteignons en ce moment une forme paroxystique de cette dérive. L’orientation internationale des dernières prises de paroles élyséennes n’est en aucun cas déconnectée de la scène politique nationale. L’Afghanistan et l’Irak sont aussi des prétextes pour parler aux Français des sujets qui les préoccupent, immigration et terrorisme. La mise en scène du chef de l’Etat à l’étranger s’adresse à l’opinion intérieure. Le 17 août, le président Macron tenait un discours droitier, évoquant la nécessité de lutter contre l’immigration clandestine à propos de la déstabilisation de l’Afghanistan. Il provoquait ainsi un tollé à gauche. Hier soir, il soulignait que l’accueil des réfugiés était un devoir absolu et mettait en garde contre tout amalgame entre immigration et risque terroriste. Après un coup de barre à droite le 17, le chef de l’Etat s’efforce, le 29, de séduire à gauche conformément au « en même temps ». L’image du chef de l’Etat en déplacement au Moyen-Orient s’insère dans le spectacle politique franco-français. Mme le Pen en profite pour donner de la voix et se positionner en opposante attitrée. C’est aussi l’effet recherché au moment où l’opposition de droite, infiniment plus menaçante pour la réélection du président Macron, essaye de revenir dans le jeu.  Nous sommes en pleine politique intérieure et pré-campagne présidentielle.

Alors qu’Emmanuel Macron a été vivement critiqué par la gauche pour ses prises de position sur la crise migratoire, le dossier afghan va-t-il permettre à Emmanuel Macron de donner des « gages » et lui permettre de convaincre l’électorat de droite (sur les flux migratoires, la situation des réfugiés, la coopération européenne contre le terrorisme, le sens de la présence au Sahel) ?

Edouard Husson : Emmanuel Macron va certainement instrumentaliser la crise afghane pour se profiler sur le sujet de l’immigration et tenter de tuer le débat à l’élection présidentielle. Il n’aura pas de mal à se distinguer de La France Insoumise vu que cette dernière est devenue inféodée à l’immigrationnisme ambiant et que Jean-Luc Mélenchon a désormais un positionnement islamo-gauchiste. En revanche, il y a une partie plus subtile à jouer au centre. Il s’agit de montrer à la fois que l’on est ferme pour avoir l’électorat de centre-droit; et de faire passer Marine Le Pen (et Eric Zemmour s’il est candidat) pour des moulins à parole, qui n’ont jamais exercé de responsabilité et ne pourraient que jeter de l’huile sur le feu. Enfin, il s’agit de tuer l’idée de moratoire de l’immigration au sein de l’UE, lancée par Michel Barnier et reprise par plusieurs ténors de la galaxie LR. Emmanuel Macron va tâcher de se montrer le meilleur défenseur de nos intérêts au sein de l’UE, surtout à un moment où l’Allemagne sera occupée par un changement de gouvernement. Que cela, finalement ne conduise à rien de concret et que la France doive faire face à des afflux d’immigration venue du Proche- et du Moyen-Orient, c’est inéluctable car Emmanuel Macron ne fait rien d’autre que préparer sa réélection. mais il espère pouvoir occuper le terrain suffisamment longtemps pour, d’une part, pouvoir échapper au débat sur le pass sanitaire; et d’autre part se rapprocher le plus possible de l’annonce d’une candidature à sa propre réélection.    

Maxime Tandonnet : A cela s’ajoute une volonté présidentielle de donner l’image d’une prise de hauteur, de s’extraire de la morosité nationale et de l’image ambiguë voire délétère donnée par l’imposition du passe sanitaire. Pourtant, l’effet de ces prises de parole est incertain et probablement mineur sur le plan des sondages et des élections. L’opinion est déchirée sur ces sujets. Elle est en plein accord pour l’accueil des Afghans ayant servi les intérêts français et menacés de mort par les talibans. Au-delà, elle redoute une nouvelle crise migratoire. L’identification de quelques partisans (isolés) des talibans parmi les arrivants d’Afghanistan n’est pas de nature à la rassurer sur la question sécuritaire.  Les Français sont bien plus lucides et réalistes que ne le pensent les dirigeants du pays. Ils sentent bien que les événements en cours au Moyen-Orient sont d’une extrême gravité et que la France – seule – pèse de peu de poids dans un tel dossier. Ils font le constat du naufrage et de l’implosion du monde occidental dans son ensemble dont la France, partie prenante à la coalition de 2001, ne peut se dissocier. La multiplicité des apparitions médiatiques du président de la République et ses prises de position, dominée par le principe du en même temps, n’est probablement pas de nature à rassurer l’opinion dans sa globalité ni à influer sensiblement sur la donne électorale.

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