MEMORABILIA

Tombes des appelés de la guerre d’Algérie : un scandale silencieux

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ENTRETIEN. Le président du Souvenir français, Serge Barcellini, dénonce la disparition progressive des tombes des 20 000 soldats français tués en Algérie.

Serge Barcellini est president du Souvenir francais.
Serge Barcellini est président du Souvenir français.© Lionel VADAM / MAXPPP / PHOTOPQR/L’EST REPUBLICAIN/MAXPP

Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain. Publié le 31/08/2021 LE POINT

Créée en 1887 après la guerre perdue contre la Prusse par un Alsacien installé à Paris, l’association Le Souvenir français a depuis acquis une place centrale dans l’hommage rendu aux soldats français. Au cœur de son action, l’entretien des cimetières militaires en France comme à l’étranger. La personne qui le dirige depuis 2015, Serge Barcellini, a une connaissance très fine des diverses politiques mémorielles de la France, car dès les années 1980, jeune conseiller de François Mitterrand, il fut notamment à l’origine des « Chemins de la Mémoire », ainsi que de bien d’autres initiatives. À six mois du 60e anniversaire des accords d’Évian qui mirent fin à la guerre d’Algérie, il lance un message à destination de l’État et des communes.

Le Point : Quelques mois après la remise du rapport de Benjamin Stora sur la mémoire de la guerre d’Algérie, alors que le 60e anniversaire des accords d’Évian se profile, que préconisez-vous en tant que président du Souvenir français ?

Serge Barcellini : Ma fonction m’incite à proposer du franco-français. Pour le franco-algérien, d’autres s’en occupent, avec la question afférente : qu’est-ce que les Algériens sont prêts à donner aux Français dans le cadre de nos échanges ? La reconnaissance politique a toujours concerné, à des degrés divers et selon les époques, trois communautés : les anciens combattants, les harkis, les rapatriés. Pour les Anciens Combattants, il serait pertinent de traiter un sujet dont, pour l’instant, le gouvernement ne semble pas avoir conscience. La question des tombes des restitués aux familles. À partir de la guerre d’Indochine, la politique fut de rapatrier systématiquement les morts au combat. Il y en eut plus de 20 000 pour la guerre d’Algérie. Ces restitutions aux familles avaient déjà eu lieu pour la guerre de 14-18, près de 300 000 sur les 1,4 million de morts, puis la guerre de 39-45, près de 200 000. Mais que deviennent les tombes au fil des générations ? Pour la guerre de 14, les familles qui avaient demandé la restitution étaient souvent aisées, elles ont érigé de beaux monuments, liés à des concessions à perpétuité. Et pourtant, certaines sont en train de disparaître.

Mais pour la guerre d’Algérie, les appelés étaient issus parfois de familles très modestes. La durée de concession fut beaucoup plus brève, 50 ans, 30 ans, voire 15 ou 10 ans. Résultat : les tombes disparaissent. C’est une réalité dont personne ne parle et que je tiens à évoquer. On en voit ainsi dans les cimetières municipaux, qui ont fait l’objet ou font l’objet d’une reprise administrative. Même si le rapport Stora a du mal à prononcer l’expression « Mort pour la France », hormis, je me permets de le souligner, pour les « Musulmans morts pour la France », ces appelés sont bien « Morts pour la France ». Ces tombes sont au croisement de trois mémoires, familiale, locale, nationale. Si la mémoire familiale fait défaut, c’est aux deux autres mémoires de prendre le relais pour ces tombes. Il y a un immense travail de recensement à effectuer dans les cimetières municipaux de manière urgente.

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Qu’en est-il des 1 500 à 2 000 soldats disparus pendant le conflit et dont les corps n’ont pas été retrouvés ?

Je propose une initiative sur l’exemple des Australiens et des Néo-Zélandais, qui ont constitué des banques ADN pour leurs disparus en France de la Première Guerre mondiale. Demandons aux familles françaises des disparus en Algérie de déposer dans une banque de données leur ADN afin que, si l’on retrouve ultérieurement des ossements dans tel ou tel lieu en Algérie, on dispose d’un moyen pour les confronter. On ne sait pas comment vont évoluer les relations franco-algériennes, mais il ne faut pas insulter l’avenir.

L’idéal ne serait-il pas de demander au gouvernement algérien de mener des recherches ?

L’idéal, oui, mais je doute qu’il entreprenne de lui-même des fouilles archéologiques et qu’il demande à des témoins, qui vont bientôt disparaître du reste, où le FLN a liquidé tel ou tel soldat français. Mais si ces ossements sont retrouvés, accidentellement, il faut pouvoir faire savoir aux Algériens que nous avons un moyen d’identification. À notre gouvernement d’agir.

Vous évoquiez le volet des harkis. Que proposez-vous ?

Dans les années 1990, quand je travaillais au ministère des Anciens Combattants, j’ai mis en place un parcours de mémoire autour des anciens camps de transit et des hameaux de forestage où les harkis avaient été enrôlés. Aujourd’hui, il convient d’enraciner les gestes de mémoire des harkis dans tous les lieux où ils ont vécu en France. Constatons qu’il n’existe pas de Mémorial à proprement parler ni de musée. Constatons aussi que de nombreuses tombes dans les cimetières autour des anciens camps de transit sont à l’abandon, car ces familles pauvres n’ont pas les moyens de les entretenir.

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Qu’en est-il du côté des rapatriés ?

Il semble que le volet indemnisation ne soit aujourd’hui plus central. Le grand sujet qui s’impose est celui de la mémoire. D’abord en France où il est nécessaire de créer un Mémorial informatique sur lequel serait recensé l’ensemble des Algériens (d’origine européenne ou non) morts pour la France dans les guerres du XXsiècle. Ce travail est de coût limité. Il donnera une visibilité aux rapatriés dont on oublie trop souvent le rôle qu’ils ont joué durant les deux guerres mondiales. Ensuite en Algérie où les tombes sont à l’abandon. Le débat a été ouvert il y a une trentaine d’années, quand le gouvernement algérien a commencé à exercer une pression sur tous ces sites très bien placés dans les villes. Sous le gouvernement Chirac, l’État français a supprimé un certain nombre de cimetières, une vingtaine, et a constitué des ossuaires dans des cimetières déjà existants. L’initiative s’est arrêtée, on a aussi cessé de payer des gardiens algériens si bien que ces lieux sont devenus souvent des dépôts d’ordures, alors que notre seul cimetière militaire, celui du Petit Lac à Oran, qui regroupe des tombes des différentes guerres, est bien tenu par du personnel algérien payé par l’État français. En France, des associations, comme celle qui concerne la région d’Oran, se démènent pour entretenir ces cimetières. Je leur apporte mon soutien. Une association tente aussi de faire classer au patrimoine de l’Unesco, sur le modèle du Père-Lachaise, le cimetière judéo-chrétien d’Alger, initiative que je soutiens pleinement sachant que ce cimetière comporte également un carré de soldats restitués.

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