MEMORABILIA

Immigration : le grand impensé du logiciel macroniste

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Quatre ans après son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron, blanchi sous le harnais, n’apparaît plus comme le partisan de la libre circulation des personnes. Ce qu’il demeure, de toute évidence. 

Par  Victor-Isaac Anne. Publié le 31 août 2021 VALEURS ACTUELLES

Allocution d’Emmanuel Macron, lundi 16 août, au lendemain de la chute de Kaboul. En insistant sur la nécessité de « se protéger contre les flux migratoires », le président de la République tente de reprendre la main sur le thème de l’immigration. Christophe ARCHAMBAULT / AFPPartager cet article sur FacebookTwitterLinkedIn

Il ne suffit pas de vouloir donner l’illusion de son action, il faut encore le bien faire. Le chef de l’État l’a oublié dans bien des domaines, notamment et surtout en matière d’immigration. Sur cette question, les oscillations de sa communication ont achevé de le démontrer.A LIRE [Goldnadel] Français, n’ayez plus peur de dire NON à l’immigration

Qu’il est loin le temps où Emmanuel Macron, alors candidat à la présidentielle de 2017, louait la chancelière Merkel d’avoir ouvert les portes de l’Allemagne à un million de réfugiés au plus fort de la crise migratoire en Europe. Quatre ans plus tard, il a revu sa copie. C’est à tout le moins l’impression qu’il a donnée, lundi 16 août, lors d’une allocution télévisée au lendemain de la prise de pouvoir de l’Afghanistan par les talibans. Pendant une dizaine de minutes, le chef de l’État, visage grave et ton solennel, a entretenu les Français des conséquences de ce « tournant historique ». Renouvelant d’abord sa promesse d’aide aux anciens auxiliaires afghans de l’armée française, ainsi qu’aux « défenseurs des droits, artistes, journalistes, militants [qui] sont aujourd’hui menacés en raison de leur engagement », Emmanuel Macron a ensuite lourdement insisté sur les « flux migratoires irréguliers importants » dont nous devons « nous protéger ». Et d’annoncer prendre « au nom de la France plusieurs initiatives en lien étroit avec les autres États européens ».

Pas Jupiter, Janus !

Pour la gauche, c’est entendu, le président a renoncé à toute forme d’humanité en refusant d’assurer l’accueil inconditionnel des candidats à l’exil. À droite et au Rassemblement national, son durcissement soudain en matière d’immigration, pour salutaire qu’il soit, n’en demeure pas moins sujet à caution. Le fait est que le chef de l’État a toujours tenu un double discours sur cette question. Bien malin qui saurait déceler une once de continuité dans ses prises de position.

Quand il se lance dans la bataille présidentielle en 2017, Emmanuel Macron se présente en candidat de la multiculturalité. « Il n’y a pas une culture française. Il y a une culture en France. Elle est diverse » , lance-t-il en février, au palais des sports de Lyon. Le 1er avril, lors d’un meeting extatique à Marseille, il surenchérit dans un registre que ne renierait pas Jean-Luc Mélenchon : « Quand je regarde Marseille, je vois une ville française, façonnée par deux mille ans d’histoire, d’immigration, d’Europe, […], je vois les Arméniens, les Comoriens, les Italiens, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, je vois les Maliens, les Sénégalais, les Ivoiriens. » Croit-il seulement à ce qu’il professe à cet instant ? Sociologue et directeur de recherche au CNRS, Philippe d’Iribarne le pense : « Avant d’arriver au pouvoir, Emmanuel Macron adhérait – sans le formuler ainsi – à l’idée de mondialisation heureuse. Si bien qu’un thème aussi important que l’immigration ne l’intéressait pas outre mesure. » Une vision sans doute héritée de son compagnonnage avec Jacques Attali, qui l’avait nommé rapporteur général adjoint de la commission qui portait son nom en 2007. Laquelle préconisait, entre autres mesures, de relancer l’immigration pour « libérer la croissance ».A LIRE Lutte contre l’immigration illégale : un quinquennat pour rien

Tout au long du quinquennat, le dossier de l’immigration ne cessera de se rappeler au bon souvenir du président.

Mais sitôt élu, le plus jeune président depuis Louis Napoléon Bonaparte muscle soudainement son discours. Le 27 juillet 2017, lors d’une cérémonie de naturalisation à la préfecture du Loiret, sise à Orléans, Emmanuel Macron esquisse une approche moins angélique que de coutume. Sans jamais se départir de sa “nuance”, il réaffirme sa volonté d’ « accueillir » et de « protéger » les réfugiés, tout en rejetant la vision d’une « France qui fait croire aux gens dansle reste du monde qu’on peut faire tout et n’importe quoi » . Où l’on comprend que la politique migratoire du président sera conduite à l’aune du “en même temps”. Soit qu’il présume alors de ses ambitions, soit qu’il mente éhontément, le chef de l’État sera le jour même prodigue de promesses intenables. Il s’engage ainsi à ce que tous les migrants bénéficient d’un hébergement « d’ici à la fin de l’année » (soit avant le 1er janvier 2018) et, “en même temps”, à réduire à six mois le délai de traitement des demandes d’asile pour appliquer « une vraie politique de reconduite aux frontières ».

Une actualité en chassant l’autre, ces belles déclarations d’intention sont bientôt remisées au grenier oublié des fariboles politiques. Pour un temps seulement. Sujet sensible s’il en est, l’immigration est un dossier qu’on n’escamote pas aussi facilement. Tout au long du quinquennat, il ne cessera de se rappeler au bon souvenir du président. D’abord à son initiative, lors du vote de la loi “asile et immigration” en août 2018. Mais déjà, la promesse d’humanité et de fermeté se heurte aux réserves de sa propre majorité. Sur les 312 députés LREM, seuls 55 participent au scrutin, dont 43 pour approuver la loi. La joyeuse unité se fissure, cependant que l’opposition juge ce texte trop ferme ou trop laxiste. C’est donc la preuve qu’il est équilibré, pense-t-on à l’Élysée. Dossier suivant. Comment ? Encore l’immigration ? Toujours elle, sauf que cette fois, c’est l’opinion publique qui la met sous le nez de l’exécutif.

Décembre 2018. Tandis que le mouvement des “gilets jaunes” prend les contours d’une lame de fond, paraît une étude de la Fondation Jean-Jaurès fort embarrassante pour les tenants d’une immigration ouverte. On y lit notamment que pour plus d’un Français sur deux, “la France accueille trop d’étrangers”. Au Château, les résultats de cette enquête, si prévisibles soient-ils, sont jugés très préoccupants. Emmanuel Macron le pressent, la situation est explosive. Aussi décide-t-il d’endosser la tenue du démineur-sauveur, le 10 décembre 2018, lors d’une allocution télévisée.

Macron fait du marketing politique. Il ne se sent pas lié par le verbe.

Après avoir déroulé plusieurs mesures d’urgences économiques et sociales, il annonce la tenue d’ « un débat sans précédent » sur l’immigration : « Je veux aussi que nous mettions d’accord la Nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions [cette] question. Il nous faut l’affronter. » L’espace d’une soirée, il donne là encore l’illusion d’une prise de conscience sur ce dossier. Une illusion balayée dès le lendemain par l’adoption du pacte de Marrakech sur les migrations par l’Assemblée générale des Nations unies, pacte qui avait été signé par le chef de l’État lors de la conférence des 10 et 11 décembre. Un texte certes dépourvu de valeur juridique contraignante, mais qui comporte une série d’engagements moraux faisant de l’immigration régulière et irrégulière un quasi droit de l’homme. Il n’y a plus guère de doute, Jupiter s’est changé en Janus. Et il n’en sera plus qu’ainsi.

« Macron fait du marketing politique. Il adapte en permanence son discours aux événements et à ses auditoires successifs. Il ne se sent pas lié par le verbe », tacle le président du groupe Les Républicains au Sénat, Bruno Retailleau. Cette parole sur mesure, Valeurs actuelles en a été le destinataire privilégié, mais non dupe, lors du grand entretien qu’Emmanuel Macron nous a accordé le vendredi 25 octobre 2019, à bord de l’A330 présidentiel, au retour d’un déplacement à Mayotte et à La Réunion. Détournement du droit d’asile, fraudes liées à l’aide médicale d’État, inefficacité des politiques de retour, ce jour-là, le président a réponse à tout. Le place-t-on devant l’inefficacité du contrôle des flux migratoires, il dénonce le bilan de ses prédécesseurs. Recentrons-nous le débat sur le sien, il « assume » et réaffirme ses objectifs. Au passage, il ne manque pas d’envoyer des signaux plus directs à l’électorat de droite. Comme lorsqu’il brocarde ces « droits-de-l’hommiste la main sur le cœur » ou quand il explique vouloir « sortir tous les gens qui n’ont rien à faire là ». Nous nous étions dit “chiche !”, sans trop y croire.

Le président est le représentant de cette gauche et de cette droite néolibérales pour qui les hommes sont interchangeables.

Deux années se sont écoulées depuis cet échange. Entre-temps une crise sanitaire inédite a bouleversé la seconde moitié du quinquennat, reléguant certains dossiers aux oubliettes. Mais pas la question de l’immigration incontrôlée dont les conséquences sont d’une constante actualité. L’assassinat de Samuel Paty et l’attentat de la basilique Notre-Dame de Nice, en octobre 2020, à quelques jours d’intervalle, ont laissé une trace indélébile dans les esprits. À l’horreur qu’ont inspirée ces crimes à l’opinion publique, s’est ajouté un sentiment de colère mêlé d’incompréhension face à la situation personnelle des tueurs, un Russe d’origine tchétchène réfugié en France et un Tunisien en situation irrégulière. De nouveau, la politique migratoire d’Emmanuel Macron est mise en cause. Or, cette fois-ci, nous disposons d’un premier vrai bilan. Et il n’est pas très reluisant pour celui qui promettait d’être “humain” et “impitoyable” (voir page 20).

Le grand impensé du quinquennat

Candidat à la primaire de la droite pour l’élection présidentielle, le maire LR de La Garenne-Colombes, Philippe Juvin, le résume ainsi : « Les expulsions ont-elles augmenté depuis cinq ans ? Non. Les demandes d’asile ont-elles augmenté au cours de la même période ? Oui. » Pis, la législation a même évolué dans le sens d’un plus grand accueil des étrangers : « La seule loi qu’il a fait voter sur le sujet a élargi les conditions du regroupement familial plus qu ‘aucun autre pays de l’Union européenne n’a fait », se désole Bruno Retailleau. Un laxisme qu’il impute au logiciel intellectuel liquide du président : « Il est le représentant de cette gauche et de cette droite néolibérales pour qui les hommes sont interchangeables. »

Si l’on s’en tient aux chiffres de l’immigration en France, qui font de notre pays l’une des premières destinations d’Europe, force est de constater qu’Emmanuel Macron reste ce partisan d’une politique de frontières ouvertes qui haranguait ses électeurs en 2017. Une image dont il tente de se débarrasser à l’approche de l’élection présidentielle. « Le président sait qu’il peut être battu sur ce thème, car les Français considèrent que son bilan en matière d’immigration et de sécurité est négatif. Or sur ces volets, la concurrence fait rage à droite » , analyse le politologue Jérôme Sainte-Marie. C’est à cette aune qu’il faut analyser les effets de manche du chef de l’État ces dernières semaines. Ainsi de sa demande, deux fois répétée à Gérald Darmanin depuis juin, d’accélérer l’expulsion des étrangers irréguliers, ou plus proche de nous, son apparente intransigeance affichée face à d’éventuels flux migratoires incontrôlés en provenance d’Afghanistan. Qu’importe si la ficelle est un peu grosse, Emmanuel Macron a encore un atout dans son jeu, sa meilleure alliée, la gauche. « Celle-ci est prise dans un processus de compétition interne qui va la pousser à rentrer dans la surenchère sur le thème de l’immigration. Partant, ses représentants seront poussés à l’attaquer sur cette question et, ce faisant, vont le renforcer dans l’opinion » , souligne Jérôme Sainte-Marie. À moins que la droite, le RN ou, qui sait ? peut-être Éric Zemmour ne trouvent la martingale pour dissiper le mirage.

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