MEMORABILIA

Le château de Bonaguil, vestige du crépuscule du Moyen-Âge.

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PATRIMOINE

Auteur

Claude Marchandot. Publié le 2 septembre 2021 FRONT POPULAIRE

Lorsque, remontant la vallée du Lot, en provenance de Fumel et en direction de Cahors, je prends sur la gauche la route étroite qui me mène, à quelques kilomètres de là, à Bonaguil, je pense déjà à cet éblouissement que va provoquer en moi l’apparition du château, au détour d’un virage et au terme de cette petite route serpentant dans un val… Ce point d’apparition où l’on a envie de s’arrêter immédiatement pour s’octroyer une pause méditative en regardant les tourelles du castel de Béranger de Roquefeuil, en particulier à cette heure tardive de la fin de journée d’été, quand les murailles sont dorées par le soleil…

Car nous sommes ici sur les terres de ce baron réputé orgueilleux et colérique en son époque, à tel point qu’il s’est écrié, peu avant la construction de son château qui va débuter en 1480 : « Par Messire Jésus et tous les saints de son glorieux Paradis, j’élèverai un castel que ni mes vilains sujets ne pourront prendre, ni les Anglais s’ils ont l’audace d’y revenir, voire même les plus puissants soldats du Roi de France ! »

1480, un château fort au crépuscule du Moyen-Âge

C’est bien à ce moment, à la charnière de deux époques, que fut édifié ce monument, sur les vestiges d’une tour de guet datant du milieu du XIIIe siècle, au cœur de ce qui est devenu aujourd’hui le pays agenais, non loin du val Lémance, dans un paysage essentiellement forestier, bien que parsemé de clairières, de nombreux villages et de hameaux. Et avec ses remparts, ses fossés et ses courtines, l’architecture de cet édifice appartient bien encore à l’ère médiévale et n’a rien de commun avec ce que seront sous peu les châteaux « de plaisance » de la Renaissance.

Par la volonté d’un seul homme, Bonaguil semble être le symbole d’une féodalité qui ne veut pas mourir. Car Béranger a bâti un ouvrage défensif dans la plus pure tradition des inexpugnables forteresses des temps de la chevalerie. C’est Max Pons (Bonaguil, château de rêve, Éditions Privat, Toulouse, 1959), qui fut conservateur du château de 1954 à 1992, qui nous en donne l’explication : « Enfant, les prouesses de l’Anglais ravageant la Guyenne lui ont été contées. Il est également marqué par les propos des siens devant l’adroite, mais parfois perfide politique de Louis XI, qui grignote la puissance seigneuriale. Peut-être aussi garde-t-il souvenance de quelques révoltes de vilains sur les terres ancestrales. » Nous comprenons mieux la clameur de Béranger citée plus haut…

Ainsi, les éléments les plus imposants de ce qui compose ce type de bâtiment sont bien présents. Une fortification dont le périmètre extérieur atteint le quart de la cité de Carcassonne ; une barbacane, cet ouvrage extérieur percé de meurtrières, destiné à protéger l’entrée du château et qui suscitera l’admiration de Viollet-le-Duc et d’autres illustres témoins tel Lawrence d’Arabie ; l’enceinte flanquée de cinq tours, dont la « tour grosse », qui fut l’une des plus imposantes du royaume. Enfin le donjon, symbole de l’autorité seigneuriale dont le plan en losange rendait plus périlleuses, semble-t-il, les attaques de l’ennemi. Mais une fortification pour rien, aurait-on pu dire à l’époque, car aucune menace ne se manifestera. Ni des Anglais ni de quiconque. Les temps modernes semblent s’annoncer plus paisibles, en tout cas dans cette région, et le baron colérique va vivre là une entière vie de quiétude que pas un seul assaut ne viendra troubler.

Un vaisseau de pierre sur son éperon rocheux

Depuis la terrasse de la maison où je séjourne, quand je me rends sur ces lieux, j’ai la chance de pouvoir contempler ce merveilleux monument, à tout moment, à travers une trouée dans les arbres. Je me souviens alors des mots de Mircea Eliade dans Le sacré et le profane(Gallimard, 1965) à propos de la sacralité de certains lieux : « L’homme prend connaissance du sacré parce que celui-ci se manifeste, se montre comme quelque chose de tout à fait différent du profane. » C’est ce sentiment qui nous vient quand on s’attarde sur cette vision. On se voit offrir à ce moment une véritable poésie de pierres émergeant de la dense fourrure verte de la forêt, celle-là même qui commence d’ailleurs à cerner l’édifice dès qu’il entre dans les temps de l’oubli postrévolutionnaire (un temps promis à la démolition, le château sera finalement racheté en 1860 par la municipalité et classé monument historique peu après). Et à son pied, le petit village de Bonaguil (qui signifie « Bonne aiguille » ou « Bonne eau » selon les étymologies admises) qui s’est peu à peu agrégé et qui a conservé lui aussi sa physionomie des premiers temps.

La forme oblongue du donjon évoque un vaisseau de pierre se dressant sur son éperon rocheux, fiché dans la roche jurassique qui semble l’avoir enfanté d’elle-même. Fût-il taillé par les hommes, c’est quelque chose d’immémorial qui se dégage des lieux et on aime à se dire qu’il a toujours été là. Les contemplatifs peuvent sans peine laisser leur imagination être stimulée par la beauté architectonique de ces lieux. Ils peuvent se dire qu’il y a là, aujourd’hui comme hier, un message à transmettre. En tous les cas, la forme du rêve que revêtent la bâtisse et ses alentours ne pourrait que convaincre de cette nécessité celui qui vit ici tout comme celui qui n’est que de passage.

Car comme le disait encore Max Pons, qui était également poète et ami de Breton, Guillevic et Follain, en parlant de ceux qui s’ennuient à la vue de l’architecture du monde d’aujourd’hui :

« Chevaliers lassés des joutes modernes, ils demandent aux vieilles pierres un enseignement qui est une fête du regard et de l’esprit : car il fut une époque où toute architecture, militaire, civile ou religieuse, savait être de la poésie, une poésie qui se voyait ! »

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