MEMORABILIA

Mourir pour un cimetière

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OPINION. Pour quoi serions-nous aujourd’hui capables de mourir ? En défendant avec acharnement leurs cimetières du saccage des Azéris, les Arméniens donnent une leçon d’humilité à un Occident qui fuit la mort et son devoir civilisationnel.

Mourir pour un cimetière

Auteur

Marguerite Frison-Roche. Publié le 4 septembre 2021. FRONT POPULAIRE

« Nous avons essayé de garder au moins sous notre contrôle le cimetière de la ville, car nous savons qu’ils le détruiront », affirme d’une voix calme un soldat arménien aux équipes de Front Populaire venues retranscrire le conflit en novembre dernier. Parmi les images de maisons abandonnées à la hâte ou brûlées pour ne pas les laisser en offrande à leurs ennemis, de terres arides seulement peuplées de chiens errants, quelques soldats de fortune gardent des frontières qui, quelques jours plus tard, étaient caduques.

Ils se battent pour défendre leur maison, protéger leur famille, venger d’autres soldats tombés avant eux, et repousser en vain la percée de l’armée azérie. Mais dans cette démonstration de courage pour une guerre perdue d’avance, la caméra d’Alexandre Jonette a su capturer cette phrase : ils se battent et mourront peut-être pour défendre un cimetière.

Pour quoi mourir ?

Cette phrase résonne comme une interpellation au monde contemporain. Pour quoi serions-nous capables de mourir aujourd’hui ? Ses proches, dirions-nous instinctivement, mais il est probable que l’individualisme ayant tellement imprégné notre être depuis des décennies, la tentation du courage ne soit retenue par l’instinct de survie. Dans son livre La révolution de l’amour, Luc Ferry défend l’idée que nous ferions tout pour ceux que l’on aime, en opposant à ce bouleversement inédit dans l’histoire des concepts désuets : « Qui voudrait encore, du moins en Europe, mourir pour Dieu, pour la Patrie, pour la Révolution ? » Il est certain que depuis les belles heures du communisme en Europe, la Révolution n’inspire plus le sacrifice. Pour ce qui est de Dieu et de la Patrie, il demeure quelques rares exceptions.

Lorsqu’un militaire français s’engage aujourd’hui, il sait que même si les conflits sont loin de l’Europe en paix depuis des décennies, la mort l’attend si le devoir l’exige. Il n’admet donc pas seulement le sacrifice pour ses proches dont la menace est lointaine, mais pour une idée supérieure à sa propre existence et celle des siens, ce que l’on appelait autrefois la nation ou la patrie, mais qui désigne toujours la France. Dans le même pays, on assiste régulièrement à des attentats, qui ciblent des hommes pour le simple motif qu’ils étaient croyants ou prêtres. Chacun meurt pour Dieu, que ce soit en héritiers de celui qui fit l’Europe ou au nom de celui que leurs meurtriers invoquent pour la détruire.

La fuite permanente

Penser la mort, c’est d’abord admettre sa propre finitude et l’exercice philosophique n’est pas aisé dans une société qui fuit la mort, qui n’ose plus habiller de noir les carrosseries des corbillards, qui joue sur les nuances des termes « parti » ou « quitté » comme si cela pouvait adoucir le deuil, qui cultive l’âge d’or de la jeunesse au lieu d’apprendre à vieillir. Les morts effraient : plutôt que de fleurir les tombes, on nourrit les cimetières de fantasmes macabres, et depuis longtemps déjà Halloween a remplacé la Toussaint.

Pourtant le progrès de la médecine ou les multiples traités de paix n’ont pas rendu l’homme immortel. Et en 2021, comme depuis des siècles, les hommes meurent, plus vieux certes, mais meurent tout de même. Alors, lorsque le tragique refait surface, les réponses sont bien pauvres : on nous invite à paver les rues de bougies et de nounours, saturer les réseaux sociaux de « pray for… », tout en niant l’existence de Dieu une fois l’émotion passée, traquant l’amalgame plutôt que dresser un constat lucide et proclamant avec emphase que personne n’obtiendrait notre haine, comme si cela pouvait faire reculer l’ennemi qui en est pétri. La pandémie ne fut qu’une démonstration supplémentaire, où il fut jugé préférable d’enfermer des populations comme dans des clapiers, le temps sans doute d’admettre l’idée que, si nous ne voulions pas mourir, un virus s’affranchissait volontiers de nos réticences.

Les mortels face à l’éternité

En novembre dernier, alors que les Européens s’employaient à duper le virus en changeant régulièrement les horaires du couvre-feu, des Arméniens défendaient un cimetière. À quoi bon protéger des tombes ? Parce qu’un cimetière est un lieu d’éternité, où l’homme apprend à s’incliner devant les siècles qui ont précédé son court passage sur terre. Parce que « les morts gouvernent les vivants »disait Auguste Comte, et les vivants se doivent de protéger la mémoire des morts, même au péril de leur vie. Quelques Arméniens démunis giflent l’Occident par leur humilité en admettant de mourir pour quelque chose de plus grand : une certaine conception du monde, de la spiritualité, de l’amour, des mots, des paysages, de la chair, que des générations ont façonnés, dessinant au fil des siècles les contours d’une civilisation.

L’Arménie est l’âme de l’Europe et le dernier bastion. La guerre du Haut-Karabagh n’est qu’un avant-goût de l’affrontement de deux civilisations. Et ce n’est pas un hasard si leurs ennemis, une fois les terres conquises, ont piétiné les tombes comme les siècles d’histoire d’une civilisation qu’ils exècrent. Péguy scandait : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre. » Heureux ceux qui sont morts pour défendre un cimetière, aurait-il pu ajouter.

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