MEMORABILIA

La « pensée de Xi Jinping » désormais enseignée en Chine dès 6 ans.

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LETTRE D’ASIE. Le secrétaire général du parti retourne en primaire. « Papi Xi » peint aux esprits vierges une Chine assiégée par ses ennemis. Inquiétant.

Le president chinois Xi Jinping visite une ecole primaire dans la province du Hunan le 16 septembre 2020.
Le président chinois Xi Jinping visite une école primaire dans la province du Hunan le 16 septembre 2020.© XIE HUANCHI / XINHUA / Xinhua via AFP

De notre correspondant en Asie, Jérémy André (Hongkong)

Publié le 08/09/2021. LE POINT

Studieuse rentrée pour les écoliers chinois. Désormais interdits de jeux vidéo en semaine, ils devront à partir de cette année potasser, de préférence à fond, une nouvelle matière. Rien que le titre est ardu : « La pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère. » Les manuels, d’ores et déjà distribués, montrent un festival de portraits du secrétaire général du Parti communiste chinois posant son doux regard sur une Chine éternelle, laborieuse et idyllique, accompagnés d’explications simplifiées du marxisme, des valeurs chinoises, du rôle du chef suprême et de son acharnement au travail. Digne d’un fascicule nord-coréen, ce sommet de propagande renvoie un peu plus la Chine aux riches heures du stalinisme ou du maoïsme.

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Les médias internationaux n’auront donc pas manqué de moquer les perles de la « pensée de Xi Jinping », moulinée pour être apprise par cœur et ainsi réduite à la méthode Coué. « Boutonnez correctement le premier bouton de la vie », relève, par exemple, avec une pointe d’ironie The Economist dans un chapitre destiné aux cours préparatoires et élémentaires (6-9 ans). L’œil étranger s’arrête sur ces bizarreries paternalistes, qui paraissent inconciliables avec l’individualisme consumériste globalisé, fruit défendu auquel la Chine est censée avoir goûté depuis Deng Xiaoping. Les vieilleries totalitaires ne semblent pas pouvoir gagner facilement des esprits bombardés d’informations par les réseaux sociaux et la pop culture, même sous l’étau d’une censure orwellienne. De même que la statue en toc de « petit père » du peuple chinois que tente de lui sculpter le régime. Jusque-là, la propagande pour « adulte » le surnommait « Tonton Xi » (« Xi Dada » en mandarin). Le ministère de l’Éducation file la métaphore et donne du « grand-père » au dirigeant incontesté de 68 ans. Quitte à lui filer un petit coup de vieux.

Les mots de Papi Xi

« Papi Xi nous enseigne qu’une personne peut avoir de nombreuses aspirations, mais que la plus importante aspiration dans la vie devrait être que la patrie et le peuple soient entrelacés ensemble », affirme une autre page de ces manuels. Relevant ces lapalissades totalitaires, certains en concluent que la « pensée de Xi Jinping » se résume à du nationalisme opportuniste couplé à un culte de la personnalité caricatural et « creux ». Xi ne serait pas aussi génial, violent et pervers que Mao. Ce serait un dictateur conformiste, et donc inoffensif. Et le fond de sa « pensée », aussi haut que l’élèveraient les discours officiels du PCC et le système éducatif, importerait peu.

Papi Xi nous enseigne qu’une personne peut avoir de nombreuses aspirations, mais que la plus importante aspiration dans la vie devrait être que la patrie et le peuple soient entrelacés ensembleNouveau manuel scolaire chinois

Mais à écouter François Godement, conseiller pour l’Asie à l’Institut Montaigne, cette lecture hâtive fait fausse route. Pour ceux qui n’auraient pas le temps de lire les six épais volumes du président chinois (dont trois sont déjà traduits en français sous le titre « La Gouvernance de la Chine »), le sinologue a compilé les citations les plus fortes dans un petit et utile bréviaire, Les Mots de Xi Jinping (Dalloz, 2021). « Je ne sais pas si quelqu’un a lu La Gouvernance de la Chine, mais il y dit énormément de choses », prévient François Godement. Et de rappeler que cette introduction dans les classes de primaire est le couronnement d’un processus lancé en 2017 lors du 19e Congrès du PCC, qui avait inscrit cette « pensée » (terme fort, au sommet de la hiérarchie intellectuelle chinoise) à la charte du parti, l’égalant de fait à Mao. Malgré son aura, Deng, lui, avait dû se contenter d’apports plus secondaires en matière de « théorie ». Dans la foulée, le ministère de l’Éducation avait annoncé plancher sur l’entrée de Xi au programme.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=LePoint&dnt=false&embedId=twitter-widget-0&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH0sInRmd192ZGxfY2hpcnBfMTI3OTQiOnsiYnVja2V0IjoiY29udHJvbCIsInZlcnNpb24iOjN9fQ%3D%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1433569005445398539&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.lepoint.fr%2Fmonde%2Fla-pensee-de-xi-jinping-desormais-enseignee-en-chine-des-6-ans-08-09-2021-2442201_24.php&sessionId=04e9434f5191d8bfcf42d5e18be57ebe0f283c8c&siteScreenName=LePoint&theme=light&widgetsVersion=1890d59c%3A1627936082797&width=550px

Depuis, les centres d’étude de sa pensée se sont multipliés, tandis que les élites intellectuelles étaient reprises en main, écartant les universitaires aux tendances trop « libérales ». Et lors de la rentrée 2020, les universités, même les plus prestigieuses et internationalisées, ont ouvert en masse des cours dédiés. Le Quotidien du peuple voit désormais ses unes monopolisées par un secrétaire général rédacteur en chef, « président de tout ». La nouvelle matière des écoles primaires, des collèges et des lycées cette année n’est donc en aucun cas une surprise, ni un vernis artificiel ajouté pour complaire au chef. « La pensée de Xi Jinping est mise au centre de l’idéologie politique chinoise », synthétise le conseiller Asie de l’Institut Montaigne. « Les manuels chinois n’ont jamais été dépourvus d’idéologie. Mais là, Xi devient central. »

La sécurité nationale expliquée aux enfants

Or, cette centralité est loin de se résumer à l’injection d’une seconde dose de nationalisme. « Nous sommes tous chinois, chacun d’entre nous aime profondément sa patrie », scandent certes très classiquement les pages des nouveaux manuels de primaire. Ce patriotisme de maître d’école n’est pas nouveau à Pékin, Deng l’ayant institué à la suite de la répression de Tian’anmen. Mais Xi lui a conféré une pensée beaucoup plus structurée. « La pensée de Xi Jinping a trois niveaux », explique François Godement. « Elle a d’abord un niveau moral fort, proche d’une tradition culturelle chinoise confucianiste, qui met en avant des valeurs morales chez l’individu. Elle contient ensuite un niveau idéologique fort de réhabilitation et d’utilisation à tout propos du marxisme, y compris dans ses variantes Staline et Mao. Dans ce thème du marxisme, la notion clé est la lutte, “dou zheng” en mandarin, omniprésente dans ses discours. Xi Jinping est un volontariste, qui voue un véritable culte à la volonté, ce qui donne lieu chez certains spécialistes à une interprétation fasciste de sa pensée. Il y a enfin un troisième niveau, qui est celui de la gouvernance dans tous les domaines. » Autrement dit, Xi a réponse à tout.

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Mais il ne se disperse pas pour autant, puisque son discours soumet toute la société à une priorité : la « sécurité nationale ». Ailleurs, cette notion se borne à des domaines précis, la défense nationale et l’espionnage. En République populaire de Chine même, elle relevait autrefois seulement des ministères de la sécurité d’État (les renseignements) et de la sécurité publique (la police). L’ennemi intérieur était défini strictement par les « actions contre-révolutionnaires ». Mais dans la Chine de Xi, la sécurité nationale a pris un sens extrêmement extensif, désignant d’abord la sécurité du Parti. Tout ce qui menace le monopole du pouvoir du PCC menace la sécurité nationale de la Chine. « Protéger la sécurité nationale est le devoir de tout citoyen », instruisent donc les manuels de primaire. En 2020, une vidéo destinée aux écoles de Hongkong donnait un aperçu du caractère invasif de cette notion, employée pour une chasse aux sorcières des universités au monde de la culture. Elle prêtait aussi à sourire par le contraste entre l’imagerie infantile, la gravité du sujet et les tortueuses explications de la législation.https://platform.twitter.com/embed/Tweet.html?creatorScreenName=LePoint&dnt=false&embedId=twitter-widget-2&features=eyJ0ZndfZXhwZXJpbWVudHNfY29va2llX2V4cGlyYXRpb24iOnsiYnVja2V0IjoxMjA5NjAwLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X2hvcml6b25fdHdlZXRfZW1iZWRfOTU1NSI6eyJidWNrZXQiOiJodGUiLCJ2ZXJzaW9uIjpudWxsfSwidGZ3X3NwYWNlX2NhcmQiOnsiYnVja2V0Ijoib2ZmIiwidmVyc2lvbiI6bnVsbH0sInRmd192ZGxfY2hpcnBfMTI3OTQiOnsiYnVja2V0IjoiY29udHJvbCIsInZlcnNpb24iOjN9fQ%3D%3D&frame=false&hideCard=false&hideThread=false&id=1357468915463581699&lang=fr&origin=https%3A%2F%2Fwww.lepoint.fr%2Fmonde%2Fla-pensee-de-xi-jinping-desormais-enseignee-en-chine-des-6-ans-08-09-2021-2442201_24.php&sessionId=04e9434f5191d8bfcf42d5e18be57ebe0f283c8c&siteScreenName=LePoint&theme=light&widgetsVersion=1890d59c%3A1627936082797&width=550px

Ce concept vague est-il pour autant trop complexe pour les plus jeunes, qui se contenteront d’apprendre par cœur les slogans sans vraiment les suivre ? Pas pour François Godement : « C’est la notion d’une forteresse assiégée : eux contre nous. C’est une idée que des enfants peuvent comprendre assez vite. On sait que les sociétés asiatiques ont un fort sens du collectif. Au Japon, c’est par exemple appuyé sur la conformité au groupe, le sentiment de sécurité dans le collectif. Mais aucun pays, à part peut-être la Corée du Nord, n’est au niveau de la Chine de Xi Jinping. Qui propose de ce sens du collectif une variante active, agressive, fondée sur la perception du danger ou de la menace que n’importe quel enfant peut acquérir. »

La lame est trempée dans l’adversitéXi Jinping

Toute la question étant maintenant de savoir quelles seront les conséquences à long terme d’une telle idéologie imposée à toute une génération, depuis le plus jeune âge. « Mao oscillait entre les phases d’extrême violence et de consensus », compare le sinologue. « Xi Jinping ne laisse aucun doute dans ses discours qu’il est extrêmement dangereux. Mais est-il prêt à déclencher une violence collective ? » Et de noter les arguments des hypothèses respectives. Les campagnes de purge et contre la corruption restent maîtrisées et contenues, les manifestations publiques contre le Japon ou l’Occident ont disparu depuis 2012, les débordements sont cantonnés aux discours, des diplomates loup-guerrier ou des nationalistes sur Internet. Tout cela laissant penser que Xi, machiavélien, en contrôle les vannes. Il ne suit pas le « modèle anarchique » de Mao, tranche Godement. Mais d’autres violences, moins visibles, se déchaînent, en particulier au Xinjiang. Et « depuis 2008-2009, il n’a pas fait une seule déclaration en faux ou contre ultranationalistes ou Mao ». Avec lequel Xi entretient un « rapport paradoxal », sa famille ayant été purgée durant la révolution culturelle. Loin d’être rancunier, le futur secrétaire général a publiquement confessé au sujet de cette période qu’elle a forgé chez lui une conviction : « La lame est trempée dans l’adversité », dit une de ses maximes préférées. « Les enfants battus deviennent souvent des parents qui battent leurs enfants, conclut François Godement. On oublie que Xi a été formé à une école de la violence. »

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