MEMORABILIA

Mathieu Bock-Côté: «Le Canada, pays des autodafés»

Par Mathieu Bock-Côté 10 septembre 2021. LE FIGARO

Mathieu Bock-Côté. Collection personnelle

CHRONIQUE – Le wokisme, à la recherche d’une ultime transgression, voit dans le fait de brûler des livres symboliquement marqués, et associés au monde qu’on doit abattre, un geste purificateur définitif.

La nouvelle a fait le tour du monde: Radio-Canada a révélé qu’en 2019 le Conseil scolaire de Providence, rassemblant plusieurs dizaines d’écoles dans le sud de l’Ontario, a décidé, à l’invitation de Suzy Kies, qui se présentait comme une gardienne du savoir autochtone, de purger les bibliothèques scolaires de plusieurs milliers d’ouvrages accusés de relayer une vision défavorable ou négative des Amérindiens. Il fallait les détruire. Plusieurs d’entre eux furent même brûlés, dans un rituel purificateur, censé représenter l’anéantissement du racisme, pour être transformés en engrais. Dans le lot, on trouvait de nombreux essais, romans et ouvrages historiques tout à fait sérieux, et même des bandes dessinées, comme TintinAstérix et Lucky Luke.À découvrir

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Cette démarche se réclamant frauduleusement de la réconciliation avec les Amérindiens participe pleinement à l’entreprise «décoloniale», qui vise, il n’est pas excessif de l’affirmer, à anéantir symboliquement la civilisation occidentale. Elle témoigne aussi d’une psychologie talibanesque qui veut effacer du monde la trace de ce qui précède la révélation diversitaire.

Nulle surprise, pourtant. Quand on renverse des statues, qu’on interdit des conférences, qu’on censure des films, il est dans l’ordre des choses qu’on en vienne à fouiller dans les bibliothèques pour trier entre les ouvrages moralement recommandables et les autres. Et le fanatisme de l’époque pousse inévitablement à vouloir les brûler. Nous sommes ici devant un mouvement religieux. Le wokisme, à la recherche d’une ultime transgression, voit dans le fait de brûler des livres symboliquement marqués, et associés au monde qu’on doit abattre, un geste purificateur définitif.

Loin de la représentation bucolique qu’en propose la presse européenne, le Canada est le laboratoire de l’utopie diversitaire

Les seuls surpris sont ceux qui ne prenaient pas le politiquement correct et le wokisme au sérieux. C’est une révolution. C’est aussi, à l’échelle de l’histoire, un dérèglement psychique propre aux périodes de décadence. Car Suzy Kies, qui brandissait ses origines amérindiennes, n’en était pas vraiment une. Elle a menti sur son arbre généalogique: en fait, il fallait remonter à sept générations pour lui trouver un ancêtre amérindien! N’en soyons pas surpris. Dans une société qui accorde un privilège symbolique indéniable à ceux qu’elle présente comme les victimes historiques de l’Occident colonialiste et raciste, la tentation est forte, pour qui est à la recherche de prestige identitaire et de pouvoir, d’emprunter les habits victimaires pour se placer en position d’hégémonie idéologique. Chacun est à la recherche d’une filiation prestigieuse parmi les prétendus laissés pour compte de l’«hétéropatriarcat phallocentrique occidental». Risquons néanmoins une question: s’il est possible de changer de sexe simplement parce qu’on se sent appartenir à l’autre, pourquoi ne serait-il pas possible de passer d’une «race» à une autre selon les mêmes procédés? Sur ce point, les théologiens du wokisme demeurent étrangement discrets.

On sait le rôle des consultants en diversité dans le régime diversitaire. Ceux-ci proposent aux organismes publics et privés leurs services pour déconstruire dans leur structure les mécanismes du supposé racisme systémique. Il s’agit alors d’imposer aux salariés des séances de rééducation et des ateliers de formation en tous genres, où ils apprendront à déconstruire leurs préjugés, à identifier leurs biais inconscients. Qui refuse d’embaucher ces consultants se voit accusé de confesser sa complicité avec le «racisme systémique», et peut dès lors être désigné à la vindicte publique. On verra là un mélange de terreur idéologique et de stratégie d’extorsion, comme on en voit dans toutes les révolutions. Autrement dit, le régime diversitaire engendre son propre racket. Chacun doit payer le pizzo de la diversité aux consultants antiracistes et autres commissaires idéologiques pour éviter de subir une tempête médiatique. Il faut dire que les entreprises sont souvent plus que consentantes. Elles se font une fierté de collaborer.

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Questionné par la presse, Justin Trudeau a répondu qu’il s’opposait personnellement à ce qu’on brûle des livres, mais que les Blancs n’avaient pas à dire aux autochtones comment gérer la réconciliation. Autrement dit, s’il faut brûler des livres, on les brûlera. Les conservateurs canadiens, au courage défaillant, ont quant à eux soutenu que s’il ne fallait pas brûler les livres, on pouvait les censurer. Ne brûlons pas Tintin en Amérique, mais bannissons-le des bibliothèques. Les livres, pour y trouver une place, doivent relayer de belles valeurs d’inclusion. C’est le retour de la littérature édifiante. Seuls les nationalistes québécois ont tenu tête à ce délire. Loin de la représentation bucolique qu’en propose la presse européenne, le Canada est le laboratoire de l’utopie diversitaire. Le wokisme est un totalitarisme, et le Canada est son prophète.

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