MEMORABILIA

En Afghanistan, les talibans mettent en scène leur vision de la femme

Scroll down to content

Réservé aux abonnés

Par Margaux Benn LE FIGARO. 13 septembre 2021

11092021, Kabul, Afghanistan. Fully veiled participants sit in the auditorium at the « Education University » of Kabul during an orchestrated event organised by the « Islamic Emirate of Afghanistan ». Buses of fully veiled women were brought to the premises under heavy protection to hold speeches and demonstrate in favour of strict gender policies to be imposed by the newly announced interim government. Photo: Kaveh Rostamkhani

RÉCIT – Les maîtres de l’Afghanistan ont organisé le 11 septembre dans une université de Kaboul une réunion de femmes soutenant leur conception de la religion et de la séparation des sexes. Notre envoyée spéciale raconte.

Envoyée spéciale à KaboulÀ découvrir

Qui sont ces ombres noires, sans visage, qui surgissent dans l’université Shahid-Rabbani de Kaboul? Mystère. Elles ne se présentent pas, ne parlent pas, ou alors juste entre elles, vont et viennent, acheminées dans un auditorium par des hommes enturbannés. Certaines se distinguent, comme celle au troisième rang, qui tient dans ses bras un bébé. Une fine canne dorée émanant de la manche d’une autre laisse penser qu’elle doit être plus âgée.

La presse a été conviée, mais elle est ignorée. Seules les journalistes femmes ont le droit de s’asseoir sur les gradins. Leurs confrères sont tenus à l’écart. Aucun reporter afghan ne sait nommer cet étrange habit, rare en Afghanistan, et qui les surprend tous: il s’agit d’un niqab doté d’un sitar, c’est-à-dire d’un tissu qui recouvre les yeux, assez fin pour laisser transparaître le monde. À défaut de sitar, certains niqabs sont équipés de larges œillères qui camouflent tout autant le visage.

À LIRE AUSSIAvec les nouveaux maîtres de Kaboul, notre reportage au cœur du pouvoir taliban

Alors que les retardataires prennent place, Jamila Sharifi, 22 ans, consent à répondre à quelques questions. Étudie-t-elle dans cette université? Pas du tout, répond-elle d’une voix fluette. D’ailleurs la jeune femme a arrêté son instruction au collège. C’est la première fois qu’elle met les pieds dans un établissement d’enseignement supérieur. «Je suis ici pour dire que je suis heureuse car enfin, après vingt ans d’invasion étrangère, grâce à nos valeureux moudjahidins (combattants, NDLR) l’Afghanistan est devenu un pays adapté aux femmes», avance-t-elle. Qu’est-ce que cela veut dire? «Grâce à Dieu, à partir de maintenant, toutes les sœurs d’Afghanistan, sans exception, seront vêtues d’une tenue correcte. Celles qui iront à l’université seront éloignées des garçons.» En quoi cela améliore-t-il la condition femmes? «Grâce à Dieu, la loi islamique est aujourd’hui appliquée. Elle nous libère du péché.»

Éloge de «l’Émirat islamique»

Jamila veut en dire plus, son débit effréné ne tarit pas. Elle n’attend même plus les questions pour livrer son message, se répète, se reprend, son récit est peut-être rodé, peut-être pré-écrit, peut-être par quelqu’un d’autre, mais n’empêche: elle y croit et veut le partager. Et puis, soudain, surgit un homme. Car ce sont eux, ici, qui régissent l’événement. Le taliban gronde qu’il est interdit de parler aux participantes, et qu’une session de questions-réponses est prévue pour plus tard. Jamila se tait, les œillères glissent vers le côté: elle détourne le regard.

Les textes, lus sur des feuilles de papier imprimées, se ressemblent : les Afghanes qui ne se couvrent « pas assez » les cheveux et le visage sont conspués et sommées de rejoindre le droit chemin. Elles auraient été influencées par une minorité d’adeptes de l’idéologie occidentale, qui n’a pas sa place en Afghanistan

Commencent alors les discours. Introduits par des prières, ils font l’éloge de «l’Émirat islamique», nom que les talibans donnent à leur régime. Le même que lors de leur première expérience au pouvoir, de 1996 à 2001, notoire pour ses violations brutales des droits humains et surtout ceux des femmes. Les textes, lus sur des feuilles de papier imprimées, se ressemblent: les Afghanes qui ne se couvrent «pas assez» les cheveux et le visage sont conspués et sommées de rejoindre le droit chemin. Elles auraient été influencées par une minorité d’adeptes de l’idéologie occidentale, qui n’a pas sa place en Afghanistan. «La plupart ont d’ailleurs fui à l’étranger. Qui sont-elles pour nous dire comment nous habiller, comment nous comporter?», s’emporte une intervenante. Les combattants talibans sont comparés à des «sauveurs», non seulement pour leur victoire militaire sur les forces afghanes et étrangères, mais aussi parce qu’ils auraient permis de restaurer l’ordre dans le pays. La date du 11 septembre, à laquelle se tient la réunion, a sans doute été choisie à dessein. Car après l’attentat revendiqué par al-Qaida, une coalition militaire menée par les États-Unis intervint en Afghanistan et renversa le régime taliban. Mais deux décennies plus tard, les voilà victorieux.

À LIRE AUSSIÀ Kaboul, des femmes afghanes manifestent voilées pour défendre les talibans

«Taqbir…» Entonne d’ailleurs une anonyme sur le podium. «Dieu est grand!» répond comme il se doit, avec ferveur, son auditoire. «Vive l’Émirat islamique», rebondit l’oratrice. «Vive l’Émirat islamique!», confirme l’immense écho.

Tenues jugées indécentes

La volonté des participantes à cet événement de propagande, vraisemblablement orchestré par le gouvernement, est déjà exaucée par les nouveaux maîtres du pays: de nombreuses femmes sont houspillées, voire battues dans la rue en raison de tenues jugées indécentes. Comme Fahima, monteuse de films publicitaires, aujourd’hui sans emploi après que les talibans lui ont interdit de se rendre au bureau. «Il y a deux semaines, huit d’entre eux m’ont battue en plein centre-ville de Kaboul car ils estimaient que mon voile était transparent», raconte-t-elle. Traumatisée, la peau violacée par les marques et les bleus, elle vit depuis confinée chez une amie. «Ils sont partout, me scrutent, savent tout. Même à l’intérieur, je n’enlève plus ma tunique longue, car j’ai peur qu’ils me voient par la fenêtre», sanglote la jeune femme. La majorité de ses semblables sont exclues du monde du travail, ainsi que des universités qui n’ont pas les moyens de créer des classes non mixtes. Elles n’ont plus le droit d’exercer une activité sportive et ne peuvent plus prétendre à de hautes fonctions publiques. Le gouvernement, d’ailleurs, n’est composé que d’hommes, souvent des dignitaires religieux ou des cadres du mouvement.De nombreux Afghans rapportent sur les réseaux sociaux ou en privé des faits d’enlèvements, de vols ou encore de vandalisme. Certains accusent des talibans, bien qu’il soit difficile de savoir si ces derniers suivent des ordres de leur hiérarchie

L’arrivée des talibans au pouvoir est une aubaine pour leurs partisans et pour les ultraconservateurs, mais aussi pour certains habitants des quartiers défavorisés ou des campagnes, laissés pour compte par les précédents gouvernements. «Pour la première fois depuis longtemps, on se sent en sécurité», assure Myar Talash, 30 ans, gérant d’une petite pharmacie à Arzan Qeimat, un quartier pauvre de Kaboul. «Auparavant, il y avait beaucoup de criminalité et la police n’intervenait jamais à temps, ou bien ne venait même pas jusqu’ici. Mais à présent, les criminels se cachent», croit savoir ce père de trois enfants. La police et le système judiciaire étaient parmi les institutions les plus corrompues du pays. Depuis que les talibans en ont saisi les rênes, certains Afghans témoignent d’un sentiment de sécurité accru… Sûrement dû à la propagande du mouvement qui s’érige, depuis sa création, en défenseur du peuple contre les élites corrompues, les chefs de guerre véreux et les «envahisseurs étrangers». Pourtant, de nombreux Afghans rapportent sur les réseaux sociaux ou en privé des faits d’enlèvements, de vols ou encore de vandalisme. Certains accusent des talibans, bien qu’il soit difficile de savoir si ces derniers suivent des ordres de leur hiérarchie.

À LIRE AUSSIAfghanistan: des femmes juges craignent la vengeance d’anciens prisonniers talibans

Partout dans le pays, des exactions sont en tout cas commises publiquement par des talibans. Des vidéos ont émergé sur les réseaux sociaux, qui montreraient des talibans battant des toxicomanes, ou encore paradant et frappant de supposés criminels. «Bientôt, on se débarrassera des drogués!», fanfaronnait, début septembre, un combattant après avoir repoussé un mendiant.

Procession escortée

À l’issue de la réunion du 11 septembre dernier, la centaine de «sœurs» partisanes de l’Émirat islamique a défilé devant l’université Shahid-Rabbani. La session de questions-réponses, promise par l’un des organisateurs, n’a jamais eu lieu, remplacée par l’intervention d’un responsable de la commission talibane chargée de l’éducation. La procession, escortée par des hommes en treillis munis d’armes automatiques et le front barré d’un bandeau à l’effigie du mouvement, n’a duré que quelques minutes. Les jours précédents, des centaines de femmes étaient descendues dans les rues de plusieurs villes du pays pour réclamer leurs droits et un gouvernement inclusif. Des manifestantes ont été harcelées et frappées ; des journalistes ont été détenus et torturés. Ce type de cortège est à présent interdit, ainsi que leur couverture médiatique.

À voir aussi – Les talibans veulent «séparer les filles et les garçons dans les universités»Les talibans veulent «séparer les filles et les garçons dans les universités»PauseUnmuteCurrent Time 0:08/Duration 1:49Loaded: 91.60% PartagerFullscreenACTIVER LE SON

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :