MEMORABILIA

Michel Onfray et les “fachos” de gauche

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Didier Desrimais – 13 septembre 2021 CAUSEUR

Michel Onfray et les “fachos” de gauche

Relire (beaucoup) Simon Leys et (un peu) Roland Barthes, grâce à Michel Onfray.


Dans son dernier livre, Autodafés, l’art de détruire les livres, Michel Onfray commence sa démonstration – comment une certaine intelligentsia de gauche a censuré, interdit, pourfendu les livres qui démasquaient les idéologies totalitaires ou allaient à l’encontre des dogmes établis – en évoquant le livre de Simon Leys, Les habits neufs du Président Mao, publié en 1971. Leys a été parmi les tout premiers à dénoncer à la fois la Révolution culturelle chinoise et ses thuriféraires français. Dès la sortie de son livre, il est accusé de tous les maux. Celui qui a vécu en Chine, parle le chinois couramment, a assisté aux pires exactions des Gardes rouges, est au mieux un ignorant, au pire un menteur à la solde de la CIA, apprend-on dans Le Monde ou Le Nouvel Observateur. Les années passent, la pertinence des écrits de Leys éclate au grand jour. La communiste italienne Maria Antonietta Macciochi essaie bien, en 1983, d’imposer son point de vue édénique sur Mao mais, comme le rappelle avec jubilation Michel Onfray, elle se fait « atomiser en direct » par Simon Leys dans l’émission Apostrophes. De son côté, l’indécrottable Alain Badiou continue de critiquer la « brillante improvisation idéologique (sic) de Simon Leys dépourvue de tout rapport au réel politique. » Mais Alain Badiou – disons-le gentiment – il y a belle lurette qu’il s’est atomisé tout seul, façon puzzle.

Michel Onfray cite un autre livre de Simon Leys, Le studio de l’inutilité. Dans ce dernier, un chapitre est consacré aux fameux Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes, carnets écrits lors de son voyage avec les intellectuels de la revue Tel Quel (dont Philippe Sollers et Julia Kristeva) en Chine maoïste en 1974. Rébarbatifs et monotones, ces carnets sont parfois involontairement drôles, ce qu’avait relevé Leys. 

A lire aussi, Philippe Bilger: Michel Onfray revient sur quelques crimes de la pensée

Résumé : 

Le 11 avril 1974, ce voyage en Chine commence mal. Roland Barthes a « oublié de se laver les oreilles. » L’avion décolle mais le dîner servi dans celui-ci est « inadapté » : « moules en salade, veau en sauce, riz grisâtre et graisseux – dont deux grains tombent immanquablement sur mon pantalon neuf. » Au retour – c’est-à-dire après un séjour de trois semaines en Chine maoïste ! – Barthes envisagera d’écrire une lettre de réclamation à… la direction d’Air France, toujours à propos du plateau-repas « infect » : « Du poulet à la basquaise au-dessus de l’Himalaya ! Toujours la Poudre aux yeux. » Et sans doute de nouvelles taches sur le pantalon.

Kikis chinois et verbiage barthésien

Barthes note tous les chiffres que lui fournissent les interprètes, chefs de section, directeurs d’usines lors des déplacements réglés comme du papier de riz à musique. Il compte les tracteurs, les camions, les pompes hydrauliques, les tonnes de blé, les brigades de production, les médecins, les professeurs, les paysans, etc. Entre deux colonnes de chiffres, de nombreuses notes concernent le thé servi à toutes les occasions. Malgré les saveurs insipides de la plupart des breuvages qui lui sont proposés, Barthes craint un moment d’échapper à ce rituel : « Salon. Immense maquette. Canapé devant. Mais pas de thé ! – mais si, le voilà qui arrive. » Et voilà Barthes reparti pour une nouvelle compilation de chiffres et d’interminables descriptions de visites d’un pont, d’un zoo ou d’une exposition de dessins d’enfants.

Tandis que Sollers dit voir à Pékin « la vraie révolution antibourgeoise », et que Kristeva pense que « Mao a libéré les femmes », Barthes, après avoir vu « un jeune ouvrier très laid mais sexy »s’interroge sur une « civilisation sans phallus ». Mais Barthes dort mal et a des migraines. Il s’ennuie à crever. S’il croise de temps à autre un « charmant prof. en treillis bleu », il note, de ce côté-là aussi, son insatisfaction : « Et avec tout ça, je n’aurai pas vu le kiki d’un seul Chinois. Or que connaître d’un peuple, si on ne connaît pas son sexe ? » Au fil des jours, les notes du sémiologue se font plus grises, les réflexions sur Sollers plus acerbes (« Il parle ! Il est le chef ! »), les considérations sur la « patience attentive » des Chinois plus vagues. Il a hâte de rentrer.

Roland Barthes ne remet à aucun moment en cause le régime totalitaire maoïste. Il relève anecdotiquement que lui et ses acolytes sont très encadrés et qu’il faut « se faire ouvrir les chiottes chaque fois qu’on veut pisser ». C’est à peu près tout. Son article paru dans Le Monde et destiné aux lecteurs initiés au verbiage barthésien se veut moins prosaïque : en Chine, « le champ sémantique est désorganisé » et « les signifiants sont rares », ce dont les Chinois ne semblent même pas se rendre compte. « La Chine est paisible » car « le sens est annulé, exempté, dans tous les lieux où nous, Occidentaux, le traquons. » Finalement, dans le pays de l’élimination des intellectuels, des millions d’exécutions sommaires, de la terreur absolue, Barthes écrit avoir rencontré « un peuple [qui] circule, travaille, boit son thé ou fait sa gymnastique solitaire, sans théâtre, sans bruit, sans pose, bref, sans hystérie ».

Fachos de gauche

En 1974, nombre de journalistes et d’intellectuels de gauche français avalent ça sans regimber. Sartre n’avait-il pas écrit que « Mao, contrairement à Staline, n’a commis aucune faute ». Gérard Miller, le Garde couperosé des studios de télévision, n’a-t-il pas déclaré en 2005 sur TV5 : « Si la France d’aujourd’hui est un peu plus vivable que dans les années 1960, elle le doit pour une part non négligeable à nous, les maoïstes français. » Une citation d’Orwell saute alors spontanément à l’esprit de Simon Leys et au nôtre : « Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. » 

A relire, Michel Onfray: Le gauchisme tendance rend possibles tous les délires

Michel Onfray note que la propension à la bêtise et à la censure des « fachos-de-gauche » est plus que jamais d’actualité. « L’époque est sartrienne », écrit-il. Les chantres du décolonialisme, du néo-féminisme, du racialisme, plus difformes encore que leurs prédécesseurs lénino-stalino-maoïstes, vomissent leur haine de l’Occident. Ils déboulonnent des statues, réécrivent l’histoire ou détruisent les livres. Dieu merci, ils en écrivent aussi et, contrairement aux Carnets de Barthes qui parurent après sa mort, les publient de leur vivant, sans craindre le ridicule. Ça s’appelle Le génie lesbienLa pensée blancheL’Histoire mondiale de la France ou Le venin dans la plume. Malgré notre accablement devant l’effondrement constant de l’intelligence, l’intérêt de ce genre de prose est qu’il nous fait quand même « positivement hennir de rire », pour citer une dernière fois le très regretté Simon Leys.

Didier Desrimais – 13 septembre 20212K PARTAGESTweetez34Partagez2KPartagez

Michel Onfray et les “fachos” de gauche

Relire (beaucoup) Simon Leys et (un peu) Roland Barthes, grâce à Michel Onfray.


Dans son dernier livre, Autodafés, l’art de détruire les livres, Michel Onfray commence sa démonstration – comment une certaine intelligentsia de gauche a censuré, interdit, pourfendu les livres qui démasquaient les idéologies totalitaires ou allaient à l’encontre des dogmes établis – en évoquant le livre de Simon Leys, Les habits neufs du Président Mao, publié en 1971. Leys a été parmi les tout premiers à dénoncer à la fois la Révolution culturelle chinoise et ses thuriféraires français. Dès la sortie de son livre, il est accusé de tous les maux. Celui qui a vécu en Chine, parle le chinois couramment, a assisté aux pires exactions des Gardes rouges, est au mieux un ignorant, au pire un menteur à la solde de la CIA, apprend-on dans Le Monde ou Le Nouvel Observateur. Les années passent, la pertinence des écrits de Leys éclate au grand jour. La communiste italienne Maria Antonietta Macciochi essaie bien, en 1983, d’imposer son point de vue édénique sur Mao mais, comme le rappelle avec jubilation Michel Onfray, elle se fait « atomiser en direct » par Simon Leys dans l’émission Apostrophes. De son côté, l’indécrottable Alain Badiou continue de critiquer la « brillante improvisation idéologique (sic) de Simon Leys dépourvue de tout rapport au réel politique. » Mais Alain Badiou – disons-le gentiment – il y a belle lurette qu’il s’est atomisé tout seul, façon puzzle.

Michel Onfray cite un autre livre de Simon Leys, Le studio de l’inutilité. Dans ce dernier, un chapitre est consacré aux fameux Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes, carnets écrits lors de son voyage avec les intellectuels de la revue Tel Quel (dont Philippe Sollers et Julia Kristeva) en Chine maoïste en 1974. Rébarbatifs et monotones, ces carnets sont parfois involontairement drôles, ce qu’avait relevé Leys. 

A lire aussi, Philippe Bilger: Michel Onfray revient sur quelques crimes de la pensée

Résumé : 

Le 11 avril 1974, ce voyage en Chine commence mal. Roland Barthes a « oublié de se laver les oreilles. » L’avion décolle mais le dîner servi dans celui-ci est « inadapté » : « moules en salade, veau en sauce, riz grisâtre et graisseux – dont deux grains tombent immanquablement sur mon pantalon neuf. » Au retour – c’est-à-dire après un séjour de trois semaines en Chine maoïste ! – Barthes envisagera d’écrire une lettre de réclamation à… la direction d’Air France, toujours à propos du plateau-repas « infect » : « Du poulet à la basquaise au-dessus de l’Himalaya ! Toujours la Poudre aux yeux. » Et sans doute de nouvelles taches sur le pantalon.

Kikis chinois et verbiage barthésien

Barthes note tous les chiffres que lui fournissent les interprètes, chefs de section, directeurs d’usines lors des déplacements réglés comme du papier de riz à musique. Il compte les tracteurs, les camions, les pompes hydrauliques, les tonnes de blé, les brigades de production, les médecins, les professeurs, les paysans, etc. Entre deux colonnes de chiffres, de nombreuses notes concernent le thé servi à toutes les occasions. Malgré les saveurs insipides de la plupart des breuvages qui lui sont proposés, Barthes craint un moment d’échapper à ce rituel : « Salon. Immense maquette. Canapé devant. Mais pas de thé ! – mais si, le voilà qui arrive. » Et voilà Barthes reparti pour une nouvelle compilation de chiffres et d’interminables descriptions de visites d’un pont, d’un zoo ou d’une exposition de dessins d’enfants.

Tandis que Sollers dit voir à Pékin « la vraie révolution antibourgeoise », et que Kristeva pense que « Mao a libéré les femmes », Barthes, après avoir vu « un jeune ouvrier très laid mais sexy »s’interroge sur une « civilisation sans phallus ». Mais Barthes dort mal et a des migraines. Il s’ennuie à crever. S’il croise de temps à autre un « charmant prof. en treillis bleu », il note, de ce côté-là aussi, son insatisfaction : « Et avec tout ça, je n’aurai pas vu le kiki d’un seul Chinois. Or que connaître d’un peuple, si on ne connaît pas son sexe ? » Au fil des jours, les notes du sémiologue se font plus grises, les réflexions sur Sollers plus acerbes (« Il parle ! Il est le chef ! »), les considérations sur la « patience attentive » des Chinois plus vagues. Il a hâte de rentrer.

Roland Barthes ne remet à aucun moment en cause le régime totalitaire maoïste. Il relève anecdotiquement que lui et ses acolytes sont très encadrés et qu’il faut « se faire ouvrir les chiottes chaque fois qu’on veut pisser ». C’est à peu près tout. Son article paru dans Le Monde et destiné aux lecteurs initiés au verbiage barthésien se veut moins prosaïque : en Chine, « le champ sémantique est désorganisé » et « les signifiants sont rares », ce dont les Chinois ne semblent même pas se rendre compte. « La Chine est paisible » car « le sens est annulé, exempté, dans tous les lieux où nous, Occidentaux, le traquons. » Finalement, dans le pays de l’élimination des intellectuels, des millions d’exécutions sommaires, de la terreur absolue, Barthes écrit avoir rencontré « un peuple [qui] circule, travaille, boit son thé ou fait sa gymnastique solitaire, sans théâtre, sans bruit, sans pose, bref, sans hystérie ».

Fachos de gauche

En 1974, nombre de journalistes et d’intellectuels de gauche français avalent ça sans regimber. Sartre n’avait-il pas écrit que « Mao, contrairement à Staline, n’a commis aucune faute ». Gérard Miller, le Garde couperosé des studios de télévision, n’a-t-il pas déclaré en 2005 sur TV5 : « Si la France d’aujourd’hui est un peu plus vivable que dans les années 1960, elle le doit pour une part non négligeable à nous, les maoïstes français. » Une citation d’Orwell saute alors spontanément à l’esprit de Simon Leys et au nôtre : « Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. » 

A relire, Michel Onfray: Le gauchisme tendance rend possibles tous les délires

Michel Onfray note que la propension à la bêtise et à la censure des « fachos-de-gauche » est plus que jamais d’actualité. « L’époque est sartrienne », écrit-il. Les chantres du décolonialisme, du néo-féminisme, du racialisme, plus difformes encore que leurs prédécesseurs lénino-stalino-maoïstes, vomissent leur haine de l’Occident. Ils déboulonnent des statues, réécrivent l’histoire ou détruisent les livres. Dieu merci, ils en écrivent aussi et, contrairement aux Carnets de Barthes qui parurent après sa mort, les publient de leur vivant, sans craindre le ridicule. Ça s’appelle Le génie lesbienLa pensée blancheL’Histoire mondiale de la France ou Le venin dans la plume. Malgré notre accablement devant l’effondrement constant de l’intelligence, l’intérêt de ce genre de prose est qu’il nous fait quand même « positivement hennir de rire », pour citer une dernière fois le très regretté Simon Leys.

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